Avec ses mains ouvertes en signe d'accueil, l'imposante Vierge en bronze terni semble présider au rassemblement. A ses pieds, des dizaines de milliers de Philippins se pressent dans une cohue joyeuse, envahissant les alentours du sanctuaire EDSA, lieu symbolique d'où était partie la révolte populaire qui avait renversé le dictateur Ferdinand Marcos il y a quinze ans. Au dessus, les toboggans de béton sont aussi envahis par la foule qui s'agrippe aux rambardes et brandit des banderoles: «Good bye Erap, Erap resign or be ousted», reprenant le surnom du président Joseph Estrada.

Sous l'un des toboggans, onze mannequins se balancent au bout de cordes: ils représentent les onze sénateurs qui ont voté mardi contre l'accès à des preuves cruciales lors du procès en destitution du président Estrada, ce qui a provoqué l'ajournement sine die du procès. Ce vote en faveur du président, accusé entre autres d'avoir reçu 8 millions de dollars (13 millions de francs) sur les revenus d'une loterie clandestine, laissait prévoir un acquittement d'Estrada au terme du procès. La voie légale pour le forcer à quitter le pouvoir a abouti à une impasse. Et la colère des Manillais est à la mesure de leur déception.

C'est une foule bigarrée, disciplinée, de peut-être 100 000 personnes, dont beaucoup se sont vêtus de noir pour marquer le «deuil de la nation». Tous sont venus dans le même esprit: faire converger leurs voix, pacifiquement, pour forcer le président Estrada à quitter la tête du pays. «Je suis venue exprimer mon dégoût de ce qui s'est passé pendant le procès de destitution», lâche Mirina Buena Luz, une doctoresse qui tente d'apercevoir les orateurs qui défilent au micro sous la Vierge protectrice. La grande majorité des manifestants sont issus des classes moyennes de Manille, mais certains sont aussi venus des Baranguay (quartiers pauvres de la capitale). «J'ai voté Estrada en 1998 à cause des belles promesses qu'il a faites. Mais il n'a pas aidé les plus pauvres comme il l'avait dit. Et il est devenu milliardaire en un clin d'œil», s'indigne Roque, 66 ans, un chauffeur de taxi portant casquette de baseball et pantalon rapiécé.

Sous la conduite de séminaristes en chasuble blanche, des milliers d'étudiants et de lycéens forment une chaîne humaine de 5 km de long rejoignant le sanctuaire EDSA au quartier des affaires de Makati. Pointant le pouce vers le bas, ils ovationnent les voitures bardées de slogans anti-Estrada qui filent sur l'avenue en faisant hurler leur klaxon. Un étudiant passe devant une haie de religieuses en brandissant le portrait d'une femme au décolleté chaleureux avec la légende: «Oreta Pok Pok» (Oreta la prostituée, Oreta est l'une des femmes sénateurs qui ont voté mardi soir pour protéger Estrada). «Il pue. Il est horrible. Il est le diable», s'emporte un autre étudiant en tapant du doigt sur un masque qui représente effectivement Estrada sous les traits d'un diable. Plus mesuré, Adrian San Juan, un jeune séminariste chargé de maintenir l'ordre, estime n'être pas «complètement certain» que de telles manifestations puissent «amener Estrada à quitter le pouvoir». «Les gens pensent que le procès (au Sénat) est inutile. Si la Cour ne peut pas le juger, alors le peuple fera son procès», ajoute-t-il.

Tous affirment qu'ils sont prêts à poursuivre ces manifestations sans relâche jusqu'au moment où Estrada cédera. «L'idée n'est pas d'organiser une grève générale, mais d'ajouter nos voix les unes aux autres pour forcer Estrada à la démission. C'est ce qui s'est passé lors de la dernière révolution (le renversement de Marcos). L'armée a hésité, mais finalement elle a soutenu la voix du peuple», explique Isaac Aligen, un agent immobilier. Les manifestants sont convenus de marcher vendredi après-midi sur le palais présidentiel de Malacanang avec pour objectif de rassembler au moins un million de personnes. «Nous allons montrer au monde que les Philippins ne peuvent pas tolérer un régime en banqueroute morale», a lancé l'ex-présidente Cory Aquino à la tribune. Cette marche pourrait prendre une tournure violente, plusieurs milliers de partisans d'Estrada ayant établi des barrages sur certaines routes d'accès au palais Malacanang. «Mais je ne crois pas à un dérapage violent. Le mouvement est lancé par l'Eglise, notre approche est pacifique», affirme l'agent immobilier.