Grande-Bretagne

La colère des rescapés de la tour Grenfell à Londres

Plus de deux mois après l’incendie qui a fait plus de 80 morts, les rescapés ne sont pas relogés et se sentent abandonnés

Quelques minutes à peine après le début de la réunion, les premiers cris de colère ont retenti. «C’est tout?! Vous avez relogé quelques personnes et vous appelez ça un succès. Chaque semaine, je viens à ces réunions, rien ne s’améliore et on continue à entendre n’importe quoi…» La dame blonde termine sous discours, furieuse, sous les applaudissements nourris de l’assemblée.

Les rescapés du terrible incendie de la tour de Grenfell à Londres n’en peuvent plus. Dix semaines après le sinistre du 14 juin, qui a fait plus de quatre-vingts morts et disparus, leur situation stagne. La plupart d’entre eux vivent encore à l’hôtel, incapables de reconstruire leur vie. Seules vingt-quatre familles ont été relogées, sur environ deux cents. La promesse initiale du gouvernement britannique de reloger les victimes en trois semaines semble avoir été oubliée de tous.

Faire monter la pression politique

Dans ces conditions, la réunion publique hebdomadaire, organisée par les autorités mercredi dernier, s’est mal passée, comme à chaque fois. Rapidement, le ton est monté. Beaucoup de rescapés ne font même plus le déplacement, ayant perdu l’espoir de faire évoluer les choses. Ils ont été remplacés par de nombreux activistes locaux, qui les aident au jour le jour mais font aussi monter la pression politique.

Hamid, qui vivait au seizième étage de la tour, se lève dans la petite salle de la mosquée où se déroule la réunion. Il interpelle Elizabeth Campbell, la maire de Kensington et Chelsea, l’arrondissement où se trouvait la tour. «Je suis sûr que vous êtes partie en vacances cet été. Pas nous. On est bloqués ici. On vit à l’hôtel, et la facture que vous payez pour cela est énorme. Vous gaspillez de l’argent. Ça suffit. Si vous avez besoin de volontaires pour vous aider, on est là. Je veux simplement revenir à ma vie normale, retourner travailler. J’ai besoin d’être re-lo-gé dès que pos-si-ble.»

Empathie inutile

Il détache chaque syllabe de sa dernière phrase, martelant son message. Le Marocain, Londonien de longue date, est excédé. Des réunions publiques, il en a vu des dizaines. La veille, il a rencontré Theresa May. La première ministre britannique est allée voir les rescapés, loin des caméras, tentant de rattraper sa visite calamiteuse juste après la tragédie, quand elle n’avait salué que les pompiers et les policiers, évitant les victimes.

Hamid constate aussi l’élan d’émotion populaire qu’a soulevé la catastrophe. Ce lundi, le fameux carnaval de Notting Hill, qui se déroule dans le quartier voisin, va marquer une minute de silence.

Mais Hamid n’a que faire de tous ces gestes d’empathie. Lui vit, pour l’instant, avec ses deux enfants et sa vieille mère dans une suite de trois pièces, à l’hôtel. L’endroit est parfaitement confortable, mais il est impossible d’y trouver un semblant de normalité.

Manque criant d’appartements

La mairie de Kensington et Chelsea, l’un des quartiers les plus riches de la planète, peine à s’expliquer sur sa lenteur. Elle a effectué 179 offres de relogement, mais beaucoup ne conviennent pas: trop loin, trop petit, mal adapté… Seules 65 ont été acceptées jusqu’à présent.

Barry Quirk, le directeur de la mairie de Kensington et Chelsea, reconnaît que son effort est bien insuffisant, faute d’appartements disponibles. Depuis le drame, il a fait acheter une centaine de propriétés mais veut «doubler ou tripler» ce nombre. Le propos sonne comme un aveu aux oreilles des victimes. Pour elles, le feu n’a fait que révéler le fait que le quartier de HLM autour de Grenfell était délaissé par les autorités depuis des années.

Accusations d’incompétence

Un activiste local, qui gère deux associations, se rapproche, les yeux noirs de colère. «Regardez-vous, assis sur vos positions de privilèges, lance-t-il, interpellant les représentants de la mairie, de la police et des services sociaux. Ça fait cent ans que vous n’êtes pas capables de vous occuper de nous dans ce quartier, et ça ne change pas. Je n’ai jamais vu un seul d’entre vous verser une larme depuis ce drame.»

La tragédie est accentuée par l’incertitude sur le bilan humain, qui n’est pas toujours définitif: cinquante-trois personnes décédées ont été identifiées, mais il en reste au moins une trentaine dont le nom n’est pas confirmé. Les familles n’ont pas pu enterrer leurs proches et entreprendre un travail de deuil. Plusieurs rescapés, hantés par la tragédie, ont tenté de se suicider. Beaucoup pensent aussi que la police sous-estime le bilan, qui pourrait, d’après eux, dépasser une centaine de morts.

Cendres toujours dans l’air

A quelques centaines de mètres de là, la carcasse calcinée de la tour se dresse comme un monument aux morts. Quand le vent souffle, les voisins racontent qu’ils reçoivent encore des cendres. Une grand-mère s’inquiète pour son petit-fils de dix-huit ans, qui vit en face et qui connaissait plusieurs victimes. «Il fait des cauchemars, quand est-ce que vous allez couvrir la tour?» Désolée, la policière chargée du quartier répond qu’une bâche va bientôt être installée. Mais le bâtiment est fragile, et il faudra d’abord couler du béton avant de pouvoir installer un échafaudage pour accrocher le revêtement.

Rien, dans cette tragédie, ne semble simple.

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