Dujiangyan pourrait être redevenue une ville normale. Située à 20 kilomètres à vol d'oiseau de l'épicentre du tremblement de terre qui a touché la province du Sichuan le 12 mai dernier (bilan: 70000 morts, 18000 disparus et 374000 blessés), elle retentissait il y a six mois des alertes stridentes des klaxons, des mouvements saccadés des grues, des sonneries incessantes des téléphones portables. Aujourd'hui, cette effervescence a disparu. Les habitants se pressent autour des maraîchers et des bouchers ambulants, des centaines de passants déambulent tranquillement devant les vitrines des magasins du centre, entrent parfois pour y inspecter une jupe, un pantalon, une peluche.

Un autocollant vert sur la devanture du centre commercial les ramène pourtant à leur réalité: «Peut être utilisé». Dans l'immeuble d'à côté, l'autocollant est rouge: «Inhabitable». Le rez-de-chaussée est vide, tout comme le reste des étages. Une fissure serpente le long de sa façade, entre les fenêtres béantes. En levant la tête, il paraît alors que la grande majorité des étages des autres immeubles de l'avenue sont également inoccupés. Des centaines de vitres n'ont toujours pas été remplacées et elles laissent apparaître des pièces nues, parfois décorées de rideaux salis et déchirés. Les terrasses et les cheminées tombées pendant le séisme n'ont pas été remplacées, les murs endommagés ou effondrés ont été laissés en l'état.

Ville fantôme

Si ce n'est la nouvelle ambiance sur les trottoirs, une circulation sensiblement moins chaotique qu'à la mi-mai, l'aspect de la ville n'a pas véritablement changé durant ces six derniers mois. Un habitant d'une quarantaine d'années acquiesce. «J'aimais beaucoup me promener dans les rues de la ville après mon dîner. Une légère bruine arrosait mes épaules, je profitais de l'atmosphère paisible et heureuse de cette ville prospère. Depuis le tremblement de terre, je ne sors plus de chez moi: dès que la nuit tombe, Dujiangyan devient une ville fantôme. Personne n'habite plus dans le centre-ville et aucune lumière, aucune vie ne sort des immeubles. Je reste donc dans mon préfabriqué.»

Pour permettre aux habitants délogés de demeurer dans leur environnement, les autorités publiques et les entreprises ont en effet monté des logements en préfabriqué. Ils ont tous été dessinés sur le même modèle: les murs en plastique ou en bois sont peints en blanc crème, le plafond en taule est recouvert de bleu.

La situation à Dujiangyan comme dans les autres zones urbaines semble pourtant plus confortable qu'ailleurs. «Je viens d'un petit village de la circonscription de Pengzhou», explique une marchande d'épices installée sous une tente, son enfant dans les bras. «Là-bas, dans les montagnes, c'est invivable. Nous sommes arrivés à Dujiangyan en août car nous pouvons y faire du commerce, au moins les gens achètent car ils ont du travail.»

L'arrivée au village de Longmenshan, dans la vallée au-dessus de la ville de Pengzhou, se révèle en effet bien plus lugubre. Le village n'est distant que de 10 kilomètres de l'épicentre du séisme et il n'a pas résisté à la secousse de 7,9 sur l'échelle de Richter. Si le rez-de-chaussée de quelques immeubles est occupé par des commerces, tous sont fissurés et plus aucun ne possède de vitres. Ils ont tous été abandonnés par leurs occupants.

Interrogations des survivants

Ces derniers se sont réfugiés dans les trois parcs de logements préfabriqués montés aux abords de la rue principale. «Le village était prospère avant le séisme», se souvient Zhao Yan, le directeur de la clinique privée. «Chaque année, 100000 touristes visitaient Longmenshan et l'économie locale tournait autour d'eux. Aujourd'hui, il ne reste plus que 5000 des 15000 habitants. Mille sont morts pendant le séisme et 9000 sont partis chercher du travail ailleurs.»

Dans le parc de préfabriqués mitoyen, l'ambiance est pour le moins tendue. «Le gouvernement du Fujian a tout financé ici mais le gouvernement local n'a rien fait!» s'énerve une vieille dame. «J'ai dû installer mon gaz moi-même car les fonctionnaires ne voulaient pas le faire!» Une femme de 26 ans poursuit: «Je pourrai peut-être trouver du travail en ville mais je suis obligée de rester ici pour surveiller l'évolution des décisions de la circonscription de Pengzhou. Personne ne nous a encore dit ce qu'il allait advenir de nous, si nous aurons droit ou pas à un logement en remplacement de celui que nous avons perdu.»

Plusieurs autres habitants approchent et un débat s'engage alors. «Nous ne voulons pas que nos anciens immeubles soient détruits car nous n'avons pas reçu l'assurance d'être compensés», explique un vieil homme. «Or, ces immeubles représentent la preuve concrète que nous étions propriétaires avant le séisme. Personne n'est venu nous voir pour recenser nos biens. Du coup, les travaux ne commenceront pas tant que les autorités de Pengzhou refuseront de s'occuper de nous. Et pendant ce temps, nous ne touchons plus l'aide de 10 yuans et de 500 g de riz par jour du gouvernement et nous n'avons plus d'emploi!»