Cela faisait un mois et demi que l’Allemagne n’avait pas assisté à de telles manifestations. Cinq mille personnes à Stuttgart, 3000 à Munich, 1200 à Berlin ont protesté le week-end dernier contre les mesures de restriction appliquées depuis le 16 mars afin d’endiguer l’épidémie de Covid-19. Dans la foule se trouvaient des familles demandant la réouverture immédiate des maternelles et des écoles, des citoyens exigeant un retour complet des libertés fondamentales, des opposants à la vaccination et des personnes ouvertement anti-Merkel, antisémites et/ou complotistes, accusant entre autres le milliardaire Bill Gates d’être à l’origine de la pandémie. Y ont aussi été repérés des membres de la scène d’extrême gauche et plusieurs figures du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD).

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Les appels à manifester ont été lancés par plusieurs mouvements nés durant le confinement. A Berlin, «Résistance démocratique» appelle depuis trois semaines à manifester chaque samedi «contre un régime dictatorial hygiéniste». A Stuttgart, le mouvement «Querdenker 711» se présente comme le garant de la Constitution allemande, tandis que Widerstand2020 (Résistance 2020) dit présenter un «regard objectif sur le coronavirus». Pas de concurrence a priori, même si Widerstand2020 ne cache pas ses ambitions. Se présentant comme un parti, il dit compter 100 000 soutiens – «soit plus que l’AfD» – et vouloir participer aux élections législatives de 2021. Certains de ses membres prônent la dissolution du Bundestag et la mise en place d’un parlement composé de personnes n’ayant jamais fait de politique. Samedi à Stuttgart, l’un de ses cofondateurs, Bodo Schiffmann, s’est fait acclamer par la foule. Sur sa chaîne YouTube, ce médecin remet en question la dangerosité du Covid-19. «En dehors de l’Italie, on ne constate pas de hausse de la mortalité liée au coronavirus», affirme-t-il.

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«Attention médiatique inespérée»

«Ces manifestations réunissent un public très varié», confirme Dierk Borstel, spécialiste de l’extrême droite à l’Ecole technique de Dortmund. «On y trouve des citoyens qui se sentent dépassés et qui recherchent une orientation. Le deuxième groupe est composé de personnes qui prennent plaisir au chaos et à la confusion, comme les trolls sur internet. Le troisième groupe est constitué de personnes proches de l’extrême droite et de l’extrême gauche qui se servent de l’actuel état d’exception pour développer leurs théories du complot et leurs idées antisémites. Enfin, on rencontre des opposants à la vaccination et des adeptes de l’ésotérisme. Tous se retrouvent au même endroit, dans une situation exceptionnelle, mais leurs divergences d’opinion sont plus nombreuses que leurs points communs», analyse le politologue.

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La multiplication très récente de ces manifestations à travers le pays s’explique par la levée de l’interdiction de manifester, ordonnée par la Cour constitutionnelle. Paradoxalement, cette mobilisation intervient alors que les mesures de restriction des libertés s’assouplissent à un rythme accéléré. «Ces manifestants bénéficient d’une attention médiatique qu’ils n’espéraient pas», constate Dierk Borstel. «Cela rappelle un peu 2015, lorsque les manifestations anti-migrants ont commencé à obtenir un soutien de la part de la société», note le politologue.

L’Allemagne pourrait-elle vivre un basculement similaire de son opinion publique au profit des populistes? Certains hommes politiques le redoutent. Car si une large majorité des Allemands continuent de soutenir la politique actuelle, la demande d’un retour à la normale s’accroît, elle aussi.