Nous sommes le 17 septembre 1787. Voici plusieurs mois que les délégués des 13 Etats fondateurs réunis à Philadelphie dessinent l’architecture institutionnelle de leur nouvelle nation. Ce jour-là, après des mois d’âpres débats, ils tombent d’accord. La Constitution américaine est née. Parmi les lignes directrices de cette loi fondamentale, un point a profondément divisé les membres de la Convention: par quel mécanisme doit-on élire le chef de l’exécutif?

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La réponse est le fruit d’un compromis a minima qui imprègne la vie politique américaine jusqu’à nos jours. Certains délégués plaident pour que le Congrès ait la charge de cette élection. D’autres privilégient le recours au vote populaire. Les premiers sont accusés d’ouvrir la porte à la corruption généralisée des législateurs. Les seconds se voient reprocher le danger de masses incultes confiant le pouvoir à un tyran, alors que les anciennes colonies viennent à peine de briser le joug du roi d’Angleterre.

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Par tâtonnements, les deux camps s’accordent sur le plus petit dénominateur commun, en confiant l’élection du président à des intermédiaires désignés par leur Etat et réunis au sein du collège électoral. Ces grands électeurs, distincts des parlementaires, n’ont pas originellement vocation à être élus au vote populaire. «Ils étaient généralement sélectionnés par les parlements locaux», rappelle Samuel Issacharoff, professeur de droit constitutionnel à la New York University (NYU). La méthode n’est définitivement abandonnée qu’en 1876 au profit du vote populaire dans ce qui demeure une élection indirecte. «Aujourd’hui, nous vivons dans une ère très différente, dans laquelle les gens s’attendent à voter pour le président, poursuit le professeur. On pense élire Biden ou Trump, alors qu’on vote en réalité pour une liste d’électeurs, même si personne n’y fait plus attention.»

Les «voix» des esclaves

En plus de permettre aux délégués présents à Philadelphie de mettre un terme à leur querelle, ce compromis comporte un autre avantage, selon Samuel Issacharoff: «Le collège électoral a été conçu pour éviter les présidents «régionaux». Les Pères fondateurs voulaient s’assurer que l’assise électorale du chef de l’exécutif ne soit pas géographiquement trop étroite, limitée par exemple à New York ou au Massachusetts, à la Virginie ou à la Caroline du Nord.» Dès 1796, la création de partis politiques à l’implantation nationale assurera pourtant – et peut-être plus que le principe du collège électoral – que les candidats prennent soin de s’adresser à l’ensemble du pays.

Au compromis s’ajoute une compromission lorsqu’il s’agit d’allouer le nombre de grands électeurs proportionnel à la population de chaque Etat. Car le Sud, moins peuplé que le Nord, entend bien faire compter ses esclaves, à défaut de les laisser voter. «Le droit de vote était bien plus étendu dans les Etats nordistes que sudistes», écrit James Madison, qui deviendra le quatrième président des Etats-Unis. «Ces derniers ne pouvaient espérer influer sur l’élection avec les voix des Noirs.» D’où un compromis dit «des trois-cinquièmes» par lequel chaque esclave compte pour 60% d’un homme blanc libre. Le principe s’applique aussi bien au nombre de grands électeurs que de représentants au Congrès. La guerre de Sécession débouchera sur son abrogation en 1868.