France

A Colombey, le duel des gaullistes fait mal

Signe révélateur: Alain Juppé a choisi d’achever sa campagne des primaires au mémorial du général de Gaulle. Mais que veut dire être gaulliste aujourd’hui en France?

Certaines étapes sont beaucoup plus symboliques que d’autres. Il est près de 13 heures, ce vendredi, lorsque le convoi d’Alain Juppé se gare à Colombey-les-Deux-Eglises, devant la boutique de souvenirs gaullistes de Marinette Piot. Visite improvisée, sur la route d’un ultime meeting à Nancy, après l’épreuve du débat télévisé de la veille face à François Fillon.

Colombey, ou la légitimité du général de Gaulle, inspirateur commun des deux candidats de la primaire de la droite française et résident illustre de cette commune de Haute-Marne dominée par une immense croix de Lorraine en granit: «Juppé est celui qui n’a jamais dévié, s’énerve José, septuagénaire venu en voisin de Chaumont, la préfecture. Il est le fils politique de Chirac, qui était l’héritier de De Gaulle.» Sauf qu’au premier tour, la commune a majoritairement voté… Fillon.

Interactif: Notre comparatif des programmes des deux candidats

Une image de la France conservatrice

Colombey-les-Deux-Eglises offre une image de la France conservatrice qui va de nouveau voter ce dimanche. Avec, en arrière-plan, la figure tutélaire du général. Marinette, la vendeuse de souvenirs, sort son album photos. Un cliché la montre avec Alain Juppé en… 1979, alors qu’il venait d’intégrer le RPR. Quelques pages plus loin: voici François Fillon et son défunt mentor, Philippe Séguin. Mais on sent poindre la fracture.

Pour tous ceux qui cultivent, ici, le souvenir du chef de la France libre – qui acheta sa propriété de La Boisserie en 1934 et y mourut le 9 novembre 1970 – Juppé le fidèle est le meilleur des héritiers. Pour les autres, comme Joëlle, agricultrice rencontrée au Mémorial inauguré en 2008 par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel? «François Fillon incarne mieux la rupture. Or de Gaulle, ce n’est pas que de l’histoire. C’est le courage d’avoir renversé la table, d’avoir osé dire: Ça suffit!»

«Personne n’a le monopole de De Gaulle»

L’entourage d’Alain Juppé a déjeuné à La Montagne, la table du chef Jean-Baptiste Natali, gloire gastronomique locale. Dépôt de gerbe sur la tombe du général, dans le petit cimetière de Colombey. Puis rapide détour par la croix de Lorraine. Paysages brumeux de collines à perte de vue. Le parlementaire européen Arnaud Danjean converse avec le député local François Cornut-Gentille. Tous deux se sont battus pour leur champion: «Personne n’a le monopole de De Gaulle, expliquent-ils. Mais une chose est sûre: le général pensait toujours à rassembler les Français.»

Le maire de Colombey, Pascal Babouot, 59 ans, se tient coi. Il fut, en novembre 1970, l’un des enfants de chœur lors des obsèques privées du «connétable». Qu’en pense-t-il? «Une primaire de droite qui divise ne correspond pas à son message. Il faudra rassembler d’urgence après le second tour.»

Livre d’or et témoignages

Rassembler. Etre gaulliste. Sur le livre d’or du mémorial, les témoignages des visiteurs disent presque tous cela. Beaucoup de signatures suisses. Colombey n’est pas pour rien jumelée à Assens (VD). Le souffle du gaullisme n’est pas affaire de calcul ou d’économie. La modernisation de la France sous le président de Gaulle (1958-1969) est presque ignorée de ce musée consacré aux valeurs, à la Résistance, au refus de l’impuissance.

Guerre mondiale. Puis guerre d’Algérie. Une affiche anti-gaulliste dénonce «Colombechar les deux Mosquées» et démontre combien l’islam empoisonnait aussi le climat politique dans les années soixante. Un conseiller d’Alain Juppé en profite pour dénoncer de nouveau les scandaleuses rumeurs qui l’ont «sali». Ses ennemis l’ont traité d’«Ali Juppé». Ce que Fillon, jeudi, a refusé de dénoncer publiquement à la télé.

«Beaucoup ont douté et abandonné Juppé dans les derniers jours»

«Je comprends les habitants de Colombey qui ont voté Fillon, nuance Marinette Piot, la vendeuse de souvenirs. Les gens sont épuisés. Ils veulent une France «française» qui se redresse vite. Beaucoup ont douté et abandonné Juppé dans les derniers jours. Mais si le programme de Fillon aboutit à creuser les inégalités, il n’agira pas en gaulliste.»

On quitte la croix de Lorraine. Gilles Boyer, le directeur de campagne d’Alain Juppé, a l’air maussade. Son patron fut longtemps le favori. Central. Incontournable. Il est désormais l’outsider distancé. Trop «centriste». Pilonné par les Sarkozystes.

Le général «dialogue» toujours avec la France

«De Gaulle, c’est une synthèse. Valeurs et progrès. Le gaullisme, ce n’est pas une droite molle. On aurait dû s’en souvenir», rumine Arnaud Danjean. Au loin, les lumières de La Boisserie sont allumées. En cette veille de second tour des primaires, nous sommes seuls face au bureau du général. Le duel gaulliste des primaires fait mal. Aurore Jacquinot, la directrice de la demeure – toujours propriété de la famille de Gaulle – les a «tous» reçus: Chirac, Sarkozy, et plus récemment… François Hollande. Le général «dialogue» toujours avec la France. Primaires ou pas.


Cap sur l’Elysée

Dès dimanche soir, le vainqueur de la primaire de la droite française devra s’assurer de l’unité du camp conservateur, puis ratisser large pour parvenir au second tour de la présidentielle, le 7 mai 2017. Un exercice que le débat télévisé Fillon-Juppé a préfiguré jeudi. Sûr de son fait, calé à droite et partisan de réformes à la hussarde, François Fillon a dominé devant les caméras. Mais son positionnement réussi (44,1% des voix au premier tour) l’a éloigné des centristes. Il permet aussi à la gauche et au Front national de l’attaquer maintenant sur les risques de casse sociale.

Alain Juppé, moins convaincant durant ce débat suivi par huit millions de Français, part avec un lourd retard (28,6%). Tout dépendra donc de la mobilisation (4 millions d’électeurs, un record), de l’attitude des anti-Sarkozy satisfaits d’avoir éliminé l’ancien président… et des voix des sarkozystes, devenus faiseurs de roi. Avantage Fillon, mais avec une conséquence: la probable annonce, dans la foulée, d’une nouvelle candidature du centriste François Bayrou.


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