Cinq jours après la libération d'Ingrid Betancourt et 14 de ses compagnons, le torchon brûle entre le gouvernement colombien et Jean-Pierre Gontard. Dans une interview au journal El Tiempo publiée dimanche, le ministre de la Défense de Bogota, Juan Manuel Santos, accuse le médiateur suisse, chargé de rapprocher les parties dans le dossier des otages, de connivence avec la guérilla colombienne. «Ce Monsieur Gontard devra expliquer pourquoi il apparaît dans les courriers du [porte-parole international des FARC] Raul Reyes comme le porteur de 500 000 dollars confisqués aux FARC au Costa Rica», accuse le ministre.

Raul Reyes a été abattu le 1er mars dernier par l'armée colombienne sur sol équatorien, dans une opération controversée qui a permis à Bogota de mettre la main sur plusieurs ordinateurs du chef guérillero contenant des mois de communications avec ses pairs. Quelques semaines plus tard, sur la foi de ces informations, le pactole était saisi dans le pays centro-américain. Mais le contenu des mails, filtré à doses savantes aux médias par les autorités, n'avait jamais mentionné jusqu'ici le professeur genevois. Ce dernier ne se démonte pas: «Je n'ai aucun commentaire à faire, je suis tout à fait tranquille», a-t-il affirmé dimanche au Temps.

En fin de journée, le Département fédéral des affaires étrangères s'est fendu d'un bref communiqué pour répondre à ces accusations: «Il s'agit d'une facilitation qui date de l'année 2000, concernant deux personnes appartenant à une entreprise suisse et détenue par les FARC. M. Gontard a accompagné l'ambassadeur du Mexique pour rencontrer les chefs des FARC et demander la libération, préalable à tout paiement éventuel, de ces deux personnes. La libération a été effectuée en 2001, en présence d'un officier supérieur de la police colombienne. Un paiement est intervenu quelques mois plus tard, après des discussions, dont il est fait état dans l'ordinateur de M. Reyes.»

L'attaque de Santos est surprenante. Le ministre a certes déjà lâché des petites bombes médiatiques avant de se rétracter ou de laisser mourir les accusations d'elles-mêmes. Mais cette fois-ci, la déclaration est de taille: il implique un des deux médiateurs européens, avec le Français Noël Saez, officiellement autorisés par le pouvoir colombien à rencontrer les FARC. La semaine dernière, les deux hommes se trouvaient en Colombie où ils ont rencontré un lieutenant d'Alfonso Cano, plus haut commandant des FARC. La rencontre s'est produite avec l'accord de Bogota.

La présidence colombienne a dévoilé l'existence de la mission censée être secrète, dès lundi dernier. La fuite, ont avoué depuis les autorités, visait à rendre leur opération de libération plus crédible. L'Elysée y aurait donné son accord, selon une source anonyme proche de la présidence française citée par l'AFP. Selon la version officielle, le chef des ravisseurs, «César», manipulé par les services secrets, pensait en effet monter à bord de l'hélicoptère d'une commission internationale pour aller retrouver Alfonso Cano avant de débuter des négociations. Le bruit de la visite des émissaires, que les guérilleros ont pu écouter sur les radios colombiennes, rentrait dans le schéma.

Ce n'est pas la première fois que le gouvernement colombien est accusé de vouloir torpiller ou utiliser le labeur des médiateurs. Il y a plusieurs années, les prêtres catholiques colombiens chargés d'établir un pont avec les FARC se plaignaient de retrouver des barrages militaires sur leur route chaque fois qu'ils informaient la présidence de leurs déplacements.

Aujourd'hui, Juan Manuel Santos semble vouloir se venger des fuites qui ont permis d'évoquer dès vendredi un «achat» des libérations des otages: «César», selon la RSR, aurait touché 20 millions de dollars pour se rendre avec les otages. Depuis, l'avocat du guérillero a rapporté «qu'il avait été effectivement trompé par l'armée, car il pensait avoir affaire à une mission humanitaire internationale» - s'il y a eu trahison, ce ne serait pas de son fait.

Les sources de la RSR seraient étrangères à la Suisse. Mais le ministre colombien, piqué au vif, a attribué la version à des «jalousies», probablement dans son esprit, des médiateurs qui travaillent depuis 2002 à obtenir un geste des FARC pour leurs otages. Jean-Pierre Gontard, interviewé dès mercredi par la même RSR, avait pourtant salué «une opération militaire brillante et remarquable».

Le micmac diplomatique nuit pour l'instant aux derniers enlevés. Outre des centaines de kidnappés contre rançon, il reste 25 otages politiques et militaires - certains depuis dix ans et demi - que les FARC veulent échanger contre leurs combattants prisonniers. Même s'ils ont réaffirmé leur volonté de continuer leur labeur, les émissaires européens devront désormais composer avec de nouveaux obstacles: la défiance de Bogota, et une crispation accrue des FARC, dont les hommes auraient été trompés par des faux intermédiaires étrangers.