Depuis neuf mois, les proches de Joaquin Castro espéraient que le jeune homme, disparu un dimanche de janvier, allait enfin donner des nouvelles. Mais leur espoir s'est éteint le 20 septembre dernier: sa mère a reçu un appel de la médecine légale, pour aller identifier son cadavre. Il avait été abattu par l'armée deux jours après sa disparition, à 400 kilomètres de la banlieue pauvre où il vivait. La découverte a permis de dévoiler une pratique sanglante des militaires colombiens: l'assassinat de civils pour gonfler les chiffres de résultats contre les guérillas marxistes.

Le corps de Castro avait été retrouvé, avec ceux de dix autres habitants des quartiers déshérités de Bogota, dans un cimetière rural proche d'Ocaña, une ville isolée du nord-est de la Colombie. Tous avaient été présentés par les gradés comme des guérilleros et des «membres de bandes criminelles» «morts au combat». «Les médecins légistes n'avaient pas pu les identifier au moment du décès et ont dû les enterrer dans une fosse commune», raconte Jesus Sanchez, fonctionnaire municipal d'Ocaña. Il a fallu croiser leurs données avec celles d'un fichier de disparus, des mois plus tard, pour que la lumière soit faite.

Réseaux criminels

Très vite, la version officielle d'un combat avec les soldats a vacillé. Beaucoup des disparus ont été abattus un à deux jours après leur disparition, et deux d'entre eux étaient handicapés mentaux... Ces curieuses recrues auraient à peine eu le temps de descendre de bus, après une journée sur les routes montagneuses de Colombie, pour recevoir un fusil et se faire tuer. «Ils n'ont pas été recrutés par des bandes armées, mais bien enlevés en vue de leur homicide», a accusé la directrice de cabinet de la mairie de Bogota, Clara Lopez.

En quelques jours, la presse a révélé la découverte de 30 autres disparus «morts au combat», aux quatre coins du pays. L'ONU a aussitôt dénoncé l'existence dans le pays de «réseaux criminels» chargés de recruter les futures victimes en échange de «bénéfices personnels». Selon les informations de l'organisme, les assassinés, pauvres, ont à chaque fois été séduits par une proposition de boulot «légal ou illégal», et leurs corps présentés comme ceux de guérilleros ou délinquants quelques jours après. Un ami de deux des tués de Bogota a renforcé cette hypothèse. Selon son témoignage, entendu par les enquêteurs, un soldat et un sous-officier lui ont proposé 2 millions de pesos (670 euros) pour chercher un butin enterré à quelques heures de la capitale. Lui a douté, mais ses copains se seraient laissés embarquer.

Tout en promettant de collaborer à l'enquête, le ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, a demandé des résultats le «plus rapidement possible pour lever le doute sur l'armée». «Je me refuse à croire, comme on me le dit, qu'il y ait toujours des réduits des forces de l'ordre qui exigent des corps comme résultats», a-t-il déclaré.

Pourtant, au début de l'année, un sergent en service à Ocaña a été remercié après avoir dénoncé des assassinats méthodiques de civils. Les soldats, a-t-il accusé, voulaient ainsi bénéficier des cinq jours de repos attribués pour chaque «ennemi» abattu. Il y a 750 cas d'exécutions de ce genre entre les mains de la justice, dans lesquelles seraient impliqués 180militaires, dont des dizaines d'officiers. La pratique serait même en augmentation: un tiers des cas sont survenus pendant la seule année 2007.

«Rideau de fumée»

Dans le cas des victimes de Bogota, des associations de victimes s'alarment déjà du tour que prend l'enquête: les dossiers de trois d'entre eux ont été transférés à la justice militaire. Cette institution «a toujours tendu un rideau de fumée pour blanchir les responsables», s'inquiète Gloria Gomez, dirigeante de l'Association des familles de disparus. Par le passé, les juges militaires ont même entraîné la condamnation de l'Etat colombien par la Cour interaméricaine des droits de l'homme pour avoir étouffé des affaires de meurtres de civils. «L'Etat a payé, rappelle Gloria Gomez, mais n'a jamais permis que la vérité soit établie.»