Les escadrons de la mort ont leurs représentants au parlement colombien. C'est l'accusation faite par la Cour suprême de Bogota, qui a ordonné il y a dix jours l'arrestation de trois législateurs de la majorité conservatrice au pouvoir. Les sénateurs Alvaro Garcia et Jairo Merlano et le congressiste Eric Morris auraient selon les juges participé à la création de puissantes milices paramilitaires, fédérées au sein des Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Ces escadrons à l'origine anti-guérilla, intimement liés à la mafia de la drogue, auraient grâce à eux imposé leur loi sanglante dans une région de la côte colombienne des Caraïbes, le Sucre.

Les Colombiens soupçonnaient depuis longtemps leur classe dirigeante d'être gangrenée par les AUC: depuis leur création, au milieu des années 1980, ces bandes financées par de grands propriétaires, entreprises et narcotrafiquants, n'ont cessé de développer des relations incestueuses avec les dirigeants locaux et l'armée. «Nous sommes le monstre créé par l'Etat, qui ne veut pas reconnaître son petit», a lancé en 2003 Ernesto Baez, un de leurs chefs, au moment où d'autres parmi ses «collègues» se vantaient de contrôler un tiers des parlementaires. Lors de sa première élection, en 2002, l'actuel président Alvaro Uribe lui-même avait été accusé de bénéficier du prosélytisme armé des miliciens, responsables de dizaines de tueries de paysans.

Après des années de dénonciations sans lendemain, souvent étouffées dans le sang, l'accusation de la Cour suprême vient de concrétiser ces vieilles suspicions. D'après les preuves accumulées, les parlementaires poursuivis ont fait appel aux milices, dès 1997, pour financer leurs campagnes et truquer les élections. «Il y a 10 millions de pesos (3000 euros) pour que vous fassiez un travail tout de suite», demande selon un témoin direct le sénateur Garcia à un paramilitaire, après une journée de vote, pour abattre une scrutatrice trop honnête. Ce témoin sera abattu, et le congressiste et complice Eric Morris élu le même soir.

Peu à peu, la terreur s'abat sur le Sucre: à San Onofre, fief d'un chef «narco-para», personne n'ose se présenter face au candidat de la mafia en 2002. «Ils avaient tué un autre prétendant», explique un opposant politique. Dans cette municipalité côtière, où les enquêteurs découvrent aujourd'hui peu à peu les fosses communes abandonnées par les milices, le baron local, surnommé «Cadena», tirait au sort les dirigeants à abattre si son poulain perdait les élections. Le même chef de guerre aurait coordonné avec le sénateur Garcia et de grands propriétaires terriens le massacre de 12 paysans dans un hameau, soupçonnés d'aider la guérilla.

En paiement de ces campagnes sanglantes, les élus ont versé consciencieusement leur dîme aux AUC. «Nous allons prélever 10% des contrats publics», explique un chef milicien sur un enregistrement, «pour financer la structure militaire et politique». Sous l'impulsion d'un officier intègre, l'infanterie de marine avait bien découvert dès 2001 des preuves de ces relations incestueuses, mais les enquêteurs avaient été assassinés. Quand un maire, Tito Díaz, ose dénoncer publiquement ces rouages mafieux devant le président Uribe, en 2003, c'est en pure perte: il sera lui aussi abattu, en allant à un rendez-vous avec la police locale.

Aujourd'hui, les AUC ont officiellement démobilisé tous leurs combattants, sous couvert d'une loi laxiste qui devrait leur permettre de conserver les fortunes acquises à feu et à sang. Mais plusieurs anciens chefs, narco-trafiquants notoires, ont conservé tout leur pouvoir. Selon des enregistrements datant de janvier, les hommes du capo Rodrigo Tovar, alias «Jorge 40», imposent leur dîme sur les contrats de la moitié de la côte caraïbe. «On travaille de façon agréable, les entreprises sont heureuses», assure un milicien. «Jorge 40» aurait même étendu ses tentacules jusque dans les services secrets... Le sénateur García, toujours en fuite, ne serait que la pointe émergée de l'iceberg mafieux colombien.