Amérique latine

En Colombie, les espoirs déçus de l’accord de paix

Les groupes armés pullulent dans le département du Putumayo, plus de deux ans après la signature d’un accord de paix historique entre l’Etat et la puissante guérilla marxiste des FARC. Les populations civiles n’ont d’autre alternative que de se soumettre ou partir

«Je ne suis pas partie parce que je voulais, mais parce qu’on m’a obligée, je suis une déplacée», souffle d’une voix timide Lina Claudia en jetant un coup d’œil à sa petite fille de 4 ans qui joue dans l’unique pièce de la maison, à Puerto Asis, la deuxième ville du département du Putumayo, dans le sud de la Colombie. La jeune fille de 20 ans n’en revient toujours pas d’avoir dû abandonner il y a quelques mois sa vie, sa famille, sa communauté d’Indiens Tikuna à la lisière de la forêt amazonienne parce qu’«un groupe armé est venu pour recruter des jeunes». «Ils ont fait une réunion, ils nous ont dit qu’ils nous donnaient une semaine pour obtempérer, faute de quoi ils emploieraient la force. Moi j’ai une responsabilité envers ma fille. Alors je me suis enfuie avant», poursuit-elle.

«Nous assistons à la reconfiguration du conflit. Nous comptons au moins dix groupes armés dans la région, à commencer par une dissidence des FARC (guérilla marxiste), le clan du Golfe et même un groupe international lié au cartel mexicain de Sinaloa», explique la responsable d’Action contre la faim (ACF) à Puerto Asis. L’ONG, dont plusieurs actions sont financées par ECHO, le programme humanitaire de l’Union européenne, vient notamment en aide aux personnes déplacées par la violence, celles d’avant l’accord de paix historique signé par les FARC et le gouvernement en 2016 après un demi-siècle d’une guerre – 260 000 morts, 60 700 disparus, sept millions de déplacés – et les nouvelles, «90 dans le département du Putumayo depuis le début de l’année», précise ACF.

Lire aussi: Parole d’un ex-FARC: «La Colombie est un paradis pour la guérilla»

Les conflits armés se poursuivent

Car, comme dans d’autres régions de Colombie, notamment aux frontières ou dans les territoires stratégiques qui servent de couloirs pour les trafics en tout genre – drogue, armes, or, traite de personnes –, l’accalmie produite par l’accord de paix de 2016 est très relative. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) estime ainsi qu’il existe encore «cinq conflits armés» dans le pays. Dans le Putumayo, l’un des trois principaux départements de culture de coca longtemps contrôlé par les FARC et fréquenté par des groupes paramilitaires, la plupart des villages et hameaux disséminés le long des fleuves et dans la forêt sont restés ce qu’ils sont depuis toujours: abandonnés des pouvoirs publics, sans route, souvent sans électricité, à la merci des bandes illégales.

«Nous avons tellement parlé, tellement espéré que ces choses n’arrivent pas. Or, elles sont arrivées», soupire Nubia, 34 ans, dans la pénombre de la chambre qu’elle loue avec sa famille, dans un autre quartier périphérique de Puerto Asis. Nubia était vice-présidente du Conseil communal de Puerto Colombia, un village perdu sur les rives du fleuve Putumayo. Elle s’occupait aussi de faire avancer le programme de substitution des cultures illicites prévu par l’accord de paix, censé permettre aux paysans cultivateurs de coca de passer à autre chose. «Lorsque les FARC étaient là, les mafias armées étaient soumises à leurs règles, mais là elles se sont retrouvées libres. Nous pensions que nous allions enfin être maîtres de nos terres mais on nous a dit: «Celui qui signe la substitution s’en va, sinon nous le chassons.» Son voisin a été assassiné avec sa fille de 8 ans. Et lorsque les menaces sont arrivées, elle et dix membres de la famille sont partis le même soir. «J’ai pensé que je n’avais aucune valeur pour le gouvernement», poursuit-elle tristement.

Lire également: «Los Silencios» éclaire les stigmates du conflit armé en Colombie

Plus de 700 leaders sociaux assassinés

Depuis la signature de l’accord de paix, plus de 700 leaders sociaux – militants des droits de l’homme ou de l’environnement, dirigeants paysans ou indiens se battant pour la restitution de leurs terres et la substitution des cultures illicites ou encore militants politiques gênant les pouvoirs locaux – ont été assassinés, selon l’institut Indepaz. Des crimes que les pouvoirs publics ont au départ pratiquement ignorés, et qu’ils continuent de minimiser.

Le président Ivan Duque (droite), arrivé au pouvoir il y a neuf mois en surfant sur une campagne très violente contre l’accord de paix, a commencé par arrêter les négociations de paix en cours avec un autre acteur du conflit armé colombien: l’Armée de libération nationale (ELN). Il a aussi tenté – jusque-là sans succès – d’affaiblir le Tribunal spécial pour la paix, qui doit juger les acteurs du conflit, militaires compris. De plus, pour lutter contre le trafic de drogue, éternelle plaie colombienne, le gouvernement a repris les vieux piliers répressifs et prohibitionnistes de toujours, aspersion des cultures au glyphosate comprise.

«Nous savions que ce serait compliqué», admet le sénateur Julian Gallo, ex-commandant des FARC passé à la Force alternative révolutionnaire commune. Car pour les ex-guérilléros qui estiment s’être acquittés de leur part de l’accord de paix en se démobilisant, en remettant leurs armes aux Nations unies et en commençant à rendre des comptes devant le Tribunal pour la paix, le gouvernement est loin d’avoir honoré ses obligations… Au moins 135 ex-combattants des FARC auraient été assassinés depuis leur démobilisation. Dont au moins un torturé et tué par l’armée… Sans compter les difficultés juridiques et économiques auxquelles les autres se heurtent pour se réincorporer à la vie civile.

«La situation est complexe, tempère Patricia Llombart, l’ambassadrice de l’Union européenne à Bogota. C’est un accord de paix très ambitieux qui met fin à un conflit de cinquante ans avec plusieurs volets: la démobilisation de 12 000 hommes, la justice transitionnelle, la lutte contre les inégalités… Deux ans et demi, c’est peu pour transformer un pays. […] Des centaines de vies ont déjà été sauvées. Les élections de 2018 ont été très pacifiques.»

Publicité