La paix s’annonce chaude en Colombie. Le gouvernement de Bogota est plus près que jamais d’achever un demi-siècle d’hostilités avec les guérillas d’extrême-gauche. Alors qu’il est sur le point d’aboutir à un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), il a indiqué la semaine dernière avoir entamé des pourparlers avec la seconde et dernière rébellion du pays, l’Armée de libération nationale (ELN). Mais d’autres organisations violentes se profilent déjà pour bénéficier de cette dynamique, désireuses de se venger ou de récupérer des sources de profit.

La Colombie reste parmi les pays les plus polarisés du continent américain. Le retour à la vie civile des guérilleros marxistes des FARC et des combattants guévaristes de l’ELN demeure impensable pour certains secteurs de la société. Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé samedi dans les principales villes du pays afin de dénoncer les négociations en cours au nom de la lutte contre l’impunité – une impunité promise à ceux qui abandonneront les armes après s’être couvert les mains de sang. Mais derrière ce motif avouable se cachent d’autres raisons plus obscures, comme le rejet de la montée en puissance d’une gauche parlementaire.

L’opposition de droite est si radicale qu’elle effraie les dirigeants des FARC et de l’ELN, des individus pourtant difficilement impressionnables. Les guérilleros craignent qu’au lendemain de leur désarmement ils soient assassinés les uns après les autres par une armée de tueurs anonymes aux ordres d’une fraction de la haute bourgeoisie. Un fantasme? Tout sauf ça. Plusieurs milliers d’anciens militants des deux organisations, démobilisés au milieu des années 1980 dans le cadre d’un accord de paix, en ont fait la tragique expérience. Après être entrés dans le jeu politique au sein d’une formation de gauche intitulée l’Union patriotique, ils ont été abattus comme des lapins par une association obscure de paramilitaires, de narcotrafiquants et de membres des forces de sécurité dans ce que certains ont appelé un «génocide politique».

Or, de telles coalitions sont toujours d’actualité. Les groupes paramilitaires d’extrême-droite qui ont prospéré jusque dans les années 2000 avec la complicité d’une partie de l’armée sont censés s’être démobilisés. Mais certains continuent d’agir sous la forme de bandes criminelles, les «bacrim», actives notamment dans le racket et le narcotrafic. Et ils se montrent toujours aussi prompts à tourmenter leurs opposants. Un récent rapport de l’organisation Somos Defensores les accuse des deux tiers des 682 «agressions documentées» dont ont été victimes les défenseurs des droits de l’homme dans le pays l’an passé.

«Malgré la diminution positive des chiffres de la violence politique en 2015, effet de la désescalade du conflit armé (ndlr, entre gouvernement et guérillas), les meurtres des défenseurs des droits de l’homme ont augmenté de 13%, pour passer de 55 en 2014 à 63 en 2015, s’alarme le document. Une telle situation permet de déduire que les causes de ces décès ne sont pas associées directement au conflit armé mais proviennent de nouvelles formes de violence.» Et de dénoncer «l’incapacité technique et politique» de l’Etat à poursuivre les criminels. Sur les 2444 cas d’agression enregistrés entre 2010 et 2015, assure Somos Defensores, un seul est en jugement.

Et si le désengagement des guérillas d’extrême-gauche avait pour conséquence de renforcer ces bandes en leur abandonnant des zones reculées et des combattants aguerris opposés à un retour à la vie civile? Le principal quotidien du pays, El Tiempo, s’en est inquiété samedi dans un éditorial consacré à la plus redoutable des «bacrim» actuelles, le Clan Usuga. Cette organisation, qui se fait appeler «Autodéfenses gaitanistes de Colombie» en allusion aux anciens groupes paramilitaires, compte quelque 3000 combattants, soit davantage que l’ELN, et se montre décidée à défier le gouvernement sur une partie du territoire national. Elle a imposé jeudi et vendredi derniers une «grève armée» qui a paralysé plusieurs communes des départements de Cordoba et d’Antioquia et causé la mort de six personnes: quatre policiers, un militaire et un camionneur froidement exécutés pour avoir «contrevenu aux ordres».