Sommet

Le combat contre le tabagisme doit s’accélérer

Du 1er au 6 octobre, les Etats parties à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac sont réunis à Genève. Leur objectif: réduire de 30% la prévalence de la consommation de tabac d’ici à 2025. Mais l’industrie du tabac demeure très active, grâce à de nouvelles tactiques

La semaine dernière à l’ONU à New York, Paul Blokhuis, secrétaire d’Etat à la Santé au sein du gouvernement néerlandais, a évoqué un symbole national: Johan Cruyff. Pas tant pour vanter ses exploits sportifs que pour parler des dégâts du tabagisme. Le célèbre footballeur était un fumeur. Après avoir subi une crise cardiaque, il avait décidé d’arrêter de fumer et avait même participé à des campagnes antitabac. Atteint toutefois d’un cancer des poumons à partir de 2015, il est décédé un an plus tard. «La surveillance du tabagisme doit être au cœur de la prévention», a martelé Paul Blokhuis, rappelant que quand Johan Cruyff était enfant, 90% des hommes aux Pays-Bas fumaient.

Accélérer la lutte

Le secrétaire d’Etat à la Santé est précisément à Genève à partir d’aujourd’hui pour la 8e conférence des Etats parties (COP 8) à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Directeur de la communication de la Framework Convention Alliance (FCA), un groupe de plus de 500 ONG luttant contre la prévalence du tabagisme, Mafoya Dossoumon explique: «L’objectif principal de la COP8 est de faire adopter une nouvelle stratégie mondiale pour accélérer la mise en œuvre de la Convention-cadre de l’OMS et de réduire de 30% la prévalence de la consommation de tabac d’ici à 2025.»

Dans le monde, l’épidémie de tabagisme tue chaque année 7 millions de personnes. En Suisse, la consommation de tabac cause 9500 décès par an et rend 300 000 personnes gravement malades. Globalement, le tabagisme coûte aux gouvernements plus de 1400 milliards de dollars en dépenses de santé et en perte de productivité, soit 1,8% du PIB mondial.

Les fonds investis dans la lutte contre le tabagisme sont insuffisants

Mafoya Dossoumon, directeur de la communication de la Framework Convention Alliance (FCA)

Président de la Fédération mondiale du cœur, David Wood le soulignait à l’ONU jeudi dernier: «17% de tous les décès dus à un accident cardio-vasculaire sont dus au tabac.» Le fossé de genre en la matière est important. Le Vietnam l’illustre de façon caricaturale: 50% des hommes vietnamiens fument contre 4% des femmes.

«Les fonds investis dans la lutte contre le tabagisme sont insuffisants, ajoute Mafoya Dossoumon, même si des organismes philanthropiques y contribuent.» Or pour atteindre les objectifs de développement durable de l’ONU qui visent à assurer le bien-être de tous, les fonds à investir devront être beaucoup plus importants. Dans la lutte contre le tabagisme, des outils existent, relève Guangyuan Liu, coordinatrice pour la gouvernance et la coopération internationale au secrétariat de la CCLAT basé à Genève. Un protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac vient d’entrer en vigueur. Il devrait avoir un impact positif. De plus, ajoute-t-elle, «les taxes sur le tabac sont des mesures très efficaces en termes de dissuasion».

L’OIT et l’argent du tabac

Si la CCLAT a permis des progrès substantiels – des pays comme l’Afghanistan, le Cambodge et la Roumanie viennent d’interdire la fumée dans tous les espaces publics intérieurs –, elle n’empêche pas l’industrie du tabac de développer de nouvelles stratégies pour défendre ses intérêts. Guangyuan Liu le relève. Bien qu’elle ne soit pas invitée car elle n’est pas un Etat, l’industrie «est toujours très influente lors des COP, notamment à travers la composition de certaines délégations». Lors de la COP6 à Moscou, un délégué d’un Etat partie avait remis son badge au représentant d’un cigarettier qui a pu mettre la main sur divers documents stratégiques. Même l’ONU n’est pas épargnée. L’Organisation internationale du travail (OIT) a par exemple reçu un million de dollars de Japan Tobacco International pour un projet. Mais là aussi, le climat change.

Le discours des cigarettiers est clair: ils veulent faire partie de la solution et donc influer sur les mesures de régulation.

Mateusz Zatonski, chercheur à la London School of Hygiene and Tropical Medicine

Alors que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon avait toujours fait la sourde oreille à l’appel de l’OMS à refuser la participation de l’industrie du tabac au Pacte mondial de l’ONU, son successeur Antonio Guterres y a donné une suite favorable dès juillet 2017. Les Etats parties à la CCLAT refusent aussi d’accorder un statut d’observateur à Interpol. Motif? Cette dernière a reçu de l’argent du cigarettier Philip Morris, souligne Guangyuan Liu.

Pour Mateusz Zatonski, chercheur à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, l’intérêt de la CCLAT, c’est d’avoir institutionnalisé la lutte contre le tabagisme. «Mais les efforts de l’industrie sont restés constants. Celle-ci a trouvé de nouvelles tactiques dénommées «astroturfing» consistant à créer des organisations en apparence neutres visant à défendre indirectement leur agenda. C’est le cas de la Foundation for a Smoke-Free World. Fondée par Philip Morris, elle vise à promouvoir de nouveaux produits comme la cigarette électronique. Le discours des cigarettiers est clair: ils veulent faire partie de la solution et donc influer sur les mesures de régulation.»

La Suisse, mauvais élève

Parmi les quelque 1500 délégués des 181 Etats parties à la COP8, la Suisse, qui compte 25% de fumeurs, n’aura toutefois que le statut d’observateur. Elle n’a pas ratifié la Convention-cadre de l’OMS, comptant parmi les 13 Etats encore réfractaires. Abritant trois grands cigarettiers, Philip Morris, British American Tobacco et Japan Tobacco International – ce dernier finançant notamment le Grand Théâtre et le Centre social protestant à Genève –, elle reste fortement sous l’influence des lobbies.

La procédure de consultation sur un second projet de loi fédérale sur les produits du tabac vient de s’achever. Mais le projet est si dilué qu’une ratification de la CCLAT est hors de question. Vu l’inertie de Berne, une initiative pourrait prochainement être lancée pour changer la donne.

Publicité