Le combat de don Luigi Ciotti contre la mafia

Italie Le prêtre organise des états généraux pour faire le point sur la lutte contre la pieuvre

Il ne marche jamais seul. Depuis que Toto Riina, l’ancien capo dei capi de Cosa Nostra, a confié à un compagnon de la prison où il purge plusieurs condamnations à perpétuité qu’«on pourrait tuer don Luigi Ciotti», cette figure de proue de la lutte contre les mafias italiennes a vu son escorte renforcée. Plusieurs agents des forces de l’ordre l’accompagnent où qu’il aille. «Misérable», «lâche»: Riina a employé les mots qui, de Trapani à Catane, en Sicile, valent une condamnation à mort.

Blessure d’orgueil

La faute de don Ciotti? Avoir créé l’association Libera, qui, du 24 au 26 octobre, réunit à Rome la troisième édition des Etats généraux contre la mafia: 3000 personnes – magistrats, policiers, sociologues, juristes, journalistes, membres d’associations… – pour faire le point sur la lutte contre le crime organisé. Carrure de rugbyman, verbe fort, don Ciotti liquide l’intimidation du «boss»: «L’anti-mafia est un problème de conscience, pas d’identité. Cela fait vingt-cinq ans que je vis avec la police à mes côtés. Mais c’est la route à suivre. En revanche, je me préoccupe pour les gens qui travaillent à mes côtés. Je suis une toute petite personne, cela ne vaut pas la peine de me tuer.»

Mais la «petite personne» a fini par donner des soucis aux grandes. A force de faire le siège du parlement, de mobiliser les Italiens, don Ciotti est parvenu, en 1996, à faire entrer dans la législation italienne la loi sur «les biens confisqués à la mafia et leur utilisation sociale». Ainsi la villa de Toto Riina est-elle devenue la caserne des carabiniers. Une coopérative agricole a été édifiée sur une oliveraie confisquée à Matteo Messina Denaro, soupçonné d’être le parrain le plus puissant de l’île. A Rome, Via Quattro Novembre, Libera a installé ses locaux dans une ancienne maison de passe autrefois propriété du «boss» Michele Zaza…

Si le crime organisé, qui, selon les estimations, affiche un «PIB» de 40 milliards d’euros, se remet sans trop de mal de la perte d’une villa avec robinets en or ou d’une plantation de tomates dans la plaine d’Alcamo, la blessure d’orgueil reste vive. «Un boss n’aime pas voir son patrimoine confié à des associations, explique don Ciotti. Cela touche profondément à l’image de puissance qu’il renvoie aux autres et à son sentiment d’impunité.»

Né à en 1945 à Pieve di Cadore (Vénétie), ordonné prêtre en 1972, don Ciotti n’a presque jamais connu le confort d’une paroisse. Il a 20 ans lorsqu’il fonde, en 1965, avec des amis, l’association Abele pour venir en aide aux drogués. Mais le prélat sait que la racine du mal est ailleurs: dans le crime organisé, dans les gigantesques profits des trafics, dans la passivité de la classe politique qui ferme les yeux. «La mafia et la corruption sont les deux faces de la même médaille», assène-t-il.

L’Italie vertueuse

C’est sur ce constat qu’il fonde Libera en 1995. «Il y a quatre cents ans, dit-il, que nous parlons des mafias en Italie et rien ne bouge vraiment. Il y a une sorte de nœud qui empêche de tourner la page. Et ce nœud est avant tout culturel et politique.» Son action se divise alors en deux: d’un côté un lobbying constant pour obliger les parlementaires à durcir la législation; de l’autre, une aide aux parents des victimes de la mafia (3500 morts en vingt ans), aux associations qui la combattent, et à ceux qu’il appelle «les morts-vivants de la mafia», ceux qu’elle asservit, qu’elle menace et qui se taisent. «La mafia est une autre Eglise, analyse le prêtre, une autre religion. Sauf qu’à la crainte de Dieu se substitue celle du parrain.»

«Don Ciotti est un cyclone, décrypte don Massimo Cozzi, vice-président de Libera depuis sa fondation. Toujours en mouvement. Capable de dire des choses toujours neuves. Mais il a tout simplement la force qui anime les amoureux de Dieu. Il a aidé l’Italie à ouvrir les yeux sur la légalité. Il nous a convaincus que c’était la responsabilité de tous. Mais je vous assure, c’est un homme normal, pas un saint.» «Je n’ai que deux références, dit en écho don Ciotti, l’Evangile et la Constitution.»

Désormais Libera et don Ciotti sont devenus le symbole de l’Italie vertueuse. Le prêtre et son escorte parcourent la Botte en tous sens. «Tout le monde doit se sentir partie prenante, explique-t-il, car si les mafias sont au Sud, l’argent, lui est au Nord. C’est là que le fruit du racket et du trafic se réinvestit.» Ses pas le portent également dans toute l’Europe, y compris à Bruxelles et Strasbourg, afin que la législation italienne sur les biens confisqués devienne une législation européenne.

Début 2014, l’«homme normal» s’est rendu au Vatican pour y rencontrer le pape afin de le convaincre de participer comme tous les 21 mars à la Journée en mémoire de toutes les victimes innocentes des mafias. «Saint-Père, voulez-vous être à nos côtés?» a demandé le prêtre. «Je viens tout de suite», a répondu François. On ne résiste pas à longtemps à don Ciotti.