États-Unis

Le combat d’un chef sioux au nom des Amérindiens

Dave Archambault II, ou Renard Courageux, a obtenu une première victoire historique dimanche: le tracé du Dakota Access Pipeline ne devrait pas passer par ses terres. Il compte bien convaincre Donald Trump du bien-fondé de la décision

Il incarne à lui seul le combat des Sioux contre la construction d’un pipeline dans le Dakota du Nord. Dave Archambault II est le chef de la tribu de Standing Rock. Dimanche a été son jour de gloire. Après d’intenses négociations et protestations, les autorités américaines ont annoncé avoir rejeté le tracé d’un oléoduc controversé, qui passait sur les terres de la tribu. Une belle victoire pour les Amérindiens et les écologistes qui se sont ralliés à leur cause. Et la fin possible d’une longue saga ponctuée de vives tensions. Des routes alternatives devraient être explorées pour la traversée de l’oléoduc a fait savoir Jo-Ellen Darcy, sous-secrétaire aux travaux publics de l’armée américaine, peu après l’annonce de la décision.

L’objet de la colère se nomme le Dakota Access Pipeline. L’oléoduc, de la compagnie Energy Transfer Partners, doit traverser quatre Etats, sur 1886 kilomètres, pour transporter du pétrole depuis le Dakota jusqu’à l’Illinois. Coût estimé du projet: 3,8 milliards de dollars. La tribu sioux de Standing Rock, sixième plus grande réserve des Etats-Unis avec une population de plus de 8000 habitants, ne s’est pas érigée contre le projet lui-même, mais contre le tracé du pipeline qui passe par le lac Oahe et sous la rivière Missouri. Il menacerait ses sources d’eau potable. Et viendrait troubler plusieurs sites sacrés où sont enterrés ses ancêtres. Dave Archambault II est même intervenu auprès de Barack Obama pour faire arrêter le chantier.

Respecter les peuples indigènes

Son combat a attiré des milliers de sympathisants, dont des protestataires qui campent depuis des mois à proximité du chantier pour le bloquer. Et des messages d’encouragement des quatre coins de la planète. A travers lui, c’est la cause amérindienne qui est mise en exergue et a profité de la médiatisation de la controverse: près de 200 tribus, qui se battent pour leur survie et leurs droits, le soutiennent. Plus de 2000 vétérans de l’armée américaine sont par ailleurs venus prêter main-forte aux opposants ces derniers jours, alors que l’évacuation du camp Oceti Sakowin, considéré comme propriété fédérale par l’Etat américain, avait été ordonnée.

Depuis dimanche, Dave Archambault II est donc un peu plus serein. Mais sur ses gardes. «Nous ne sommes pas opposés à l’indépendance énergétique, au développement économique ou à la sécurité nationale, mais nous devons nous assurer que les décisions prises respectent nos peuples indigènes», a-t-il rapidement écrit dans un communiqué. Il remercie l’administration Obama au nom de la tribu sioux de Standing Rock et de tous les Amérindiens du pays pour cette «décision historique». Et précise espérer que Donald Trump la respectera. Car c’est bien cette crainte que les Amérindiens ont désormais: un retournement de situation qui leur ferait perdre la bataille. Selon plusieurs médias américains, Donald Trump posséderait des parts dans Energy Transfer Partners.

Nous avons joint Dave Archambault II par téléphone à Cannon Ball alors qu’il affrontait une tempête de neige coriace, qui a contraint à fermer les écoles et les cliniques de la région. Réservé et humble, il a la victoire modeste. Il ne veut pas passer pour le héros d’une cause, mais répète, en parlant lentement et de façon posée, ne «faire que ce que tout le monde ferait pour rendre le monde meilleur». «Oui, je suis soulagé. C’est la première fois dans l’histoire que nos préoccupations sont prises en considération», commente-t-il. «Mais je sais que c’est une petite bataille de gagnée, pas la fin de la guerre».

Un passage par Genève

Guerre. Il a bien prononcé le mot. Déterminé, Dave Archambault II est pourtant soucieux de ne pas passer pour un agitateur: il tient à manifester de manière pacifique et prône la non-violence. Mais il ne contrôle pas tout. En octobre, les manifestations près du chantier ont dégénéré. Une centaine de protestataires qui bloquaient deux routes avec des pneus enflammés ont été arrêtés. Des coups de feu ont été tirés et des cocktails Molotov lancés. Le chef sioux a condamné la «réaction disproportionnée» des forces de l’ordre. Un mois plus tôt il avait saisi la justice pour tenter de freiner le projet, en vain. Lui-même avait été arrêté en août, mais relâché quelques heures plus tard.

Combattant sans relâche, le chef sioux, les cheveux toujours tirés en arrière, a après ces incidents écrit une lettre de protestation à la ministre de Justice Loretta Lynch le 24 octobre, dénonçant la militarisation de la réserve et des violations des droits civiques. L’homme sait s’y prendre pour médiatiser son combat. Il a publié une tribune dans le «New York Times». Et est même intervenu devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève, en portant fièrement sa parure de plumes. C’était le 21 septembre dernier.

Shane Balkowitsch, chef d’entreprise et photographe qui a consacré plusieurs travaux aux Amérindiens en privilégiant la technique de l’ambrotype sur verre, le connaît bien. «C’est quelqu’un de merveilleux. Il est calme et réservé, mais parle avec autorité et conviction. Il se bat pour un mode de vie, de la même manière que l’ont fait des leaders et chefs amérindiens depuis des générations», explique-t-il. «La compagnie pétrolière a sous-estimé sa détermination à résoudre des conflits et celle de ses gens».

Né à Denver, dans le Colorado, David Leon Archambault II est plus connu comme Tokala Ohitika en langage lakota. Ou Renard Courageux («Brave Fox»). Fils de Joe Bucking Horse, on l’appelle aussi le «Petit Dave». Son slogan est «Wanna Tokata iyaya», ce qui signifie «aller de l’avant». Quand il était en campagne pour devenir le chef de sa tribu en 2013, il a créé une page internet, dans laquelle il décrit tout son arbre généalogique pour se présenter. Il a sept frères et sœurs, une femme, Nicole, et deux enfants, Jaimie et Jayce, de 16 et 21 ans. Son grand-père maternel, Willard, l’a beaucoup inspiré. C’est lui qui lui a donné la force de se battre quand il vivait dans la réserve indienne de Pine Ridge. Ensemble, ils allaient chasser, pêcher, couper du bois, récolter des métaux. Son grand-père, dit-il, était un fabuleux conteur.

Jeune adulte, Dave Archambault II a travaillé comme chauffeur de bus. Titulaire d’un master en management, il tient aujourd’hui une supérette, «The Pit Stop» à Cannon Ball, et élève des chevaux. Mais c’est bien à l’avenir de sa communauté et au respect de leurs traditions qu’il consacre l’essentiel de son temps. Et il sait qu’il a encore du travail. Wanna Tokata iyaya, disait-il.

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