Candace Gorman a passé le week-end dernier à Guantanamo. Elle ne compte plus le nombre de fois qu'elle s'est rendue dans le centre de détention américain, «peut-être huit ou neuf». Avocate à Chicago depuis vingt-cinq ans, elle a, comme elle le dit elle-même, «renoncé en grande partie à exercer sa profession» pour mener un combat contre son gouvernement depuis plusieurs années. Volontaire, elle ne reçoit ni traitement ni indemnité d'aucune sorte. Elle veut, dit-elle encore, «remédier à l'injustice» dont l'un des détenus de Guantanamo est la victime. Elle a tout essayé. Y compris passer par la Suisse.

Son client s'appelle Abdul Hamid al-Ghizzawi. Il avait 39 ans lorsqu'il a été capturé en Afghanistan, en 2001. Son crime? Etre Libyen, et se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. A cette époque, rappelle l'avocate, les Américains inondent le pays de tracts visant à mettre la main sur «les terroristes et criminels» arabes. Ils promettent des primes astronomiques, de quoi «nourrir votre famille et votre village pour le reste de votre vie». Marié à une Afghane, Al-Ghizzawi tient une petite épicerie à Djalalabad. Il est arrêté par l'Alliance des tribus du Nord, mis dans un camion, revendu aux Américains puis transféré à Guantanamo.

Candace Gorman en est convaincue: l'homme n'a rien à se reprocher. Placé sous le régime de la justice d'exception, il ne bénéficie pas des droits de défense et de recours habituels. A la fin de 2004, les membres d'un tribunal militaire s'accordaient pourtant à reconnaître que le Libyen, comme 45 autres détenus de Guantanamo, ne pouvait être qualifié de «combattant ennemi». Quelques semaines plus tard, cependant, d'autres auditions sont organisées, et ces décisions sont annulées. L'avocate, qui a les transcriptions des auditions, est persuadée que cette volte-face n'a qu'une cause: les militaires étaient embarrassés d'avoir sur les bras autant de détenus reconnus innocents. Ils ont changé les règles du jeu.

Unité la plus dure

Loin d'être libéré, Al-Ghizzawi est au contraire transféré dans le Camp 6, l'unité la plus dure. Lorsque l'avocate lui rend une première visite, il y a un an, elle trouve son client enchaîné au sol, soumis à un isolement pratiquement complet, dans une cellule en acier sans fenêtres. Très vite, elle se rend compte que l'homme est gravement malade. Les médecins du camp confirment qu'il est atteint d'une hépatite B chronique, à laquelle s'ajoute peut-être une tuberculose. Ils déclarent que le détenu refuse de se faire soigner. Mais ils rejettent les demandes des avocats pour une prise en charge médicale.

«Je savais que les militaires n'accepteraient jamais de le laisser se faire soigner aux Etats-Unis. J'ai donc essayé à l'étranger», explique Candace Gorman. Par un concours de circonstances, elle tombe sur le nom de Jürg Reichen, spécialiste du foie à l'hôpital de Berne. Elle part le rencontrer en Suisse. Et le médecin dépose une déclaration devant un tribunal de district américain, puis devant la Cour suprême. «J'ai tenté sans succès d'obtenir un diagnostic, confirme au téléphone Jürg Reichen. Et j'ai rendu attentifs mes «collègues» à Guantanamo à ce qu'ils devraient faire en cas d'hépatite B avérée.»

D'ores et déjà, le médecin suisse a réuni assez de fonds pour soigner Abdul Hamid al-Ghizzawi à l'hôpital de Berne. Une démarche, tient-il à préciser, qui «ne coûterait pas un centime aux contribuables suisses». L'avocate s'est adressée au Département fédéral des affaires étrangères. Mais le DFAE se dit incapable d'intervenir tant que l'administration Bush ne présentera pas une requête d'admission à la Suisse afin qu'il y reçoive des soins. Or, selon l'avocate, «il est clair que les Etats-Unis ne feront jamais de demande officielle. Cela reviendrait à reconnaître les failles de leur politique.»

«Un homme mort» si...

Le temps presse, pourtant. Il y a quelques jours, 12 détenus de Guantanamo ont été envoyés dans la prison de Pulcharkey, à Kaboul, dont les Américains viennent de terminer la construction d'une nouvelle aile. Le pari des autorités: miser sur le fait que les détenus échapperont là-bas à la juridiction américaine et ne pourront plus être défendus par leurs avocats. «C'est le Guantanamo de Guantanamo», résume Candace Gorman. Or, des contacts à Washington lui ont assuré que le nom de son client était sur la liste de ceux qui vont prochainement être expédiés dans cette prison de haute sécurité, qui ne dispose pas d'un service médical. L'avis du spécialiste Jürg Reichen est sans appel: «Si Al-Ghizzawi est envoyé en Afghanistan, c'est un homme mort.»