États-Unis

Le combat d’une transgenre devant la Cour suprême américaine

Peut-on licencier une personne parce qu’elle est gay ou transgenre? La Cour suprême, à majorité conservatrice, s’est penchée sur cette question mardi, en apparaissant très divisée

Comment une Cour suprême à majorité conservatrice, avec deux juges fédéraux choisis par Donald Trump, pourrait-elle trancher en sa faveur? Aimee Stephens savait que la partie serait difficile. Mais elle est venue à Washington, a espéré, sans être vraiment sûre de repartir triomphante. Mardi, la Cour suprême s’est penchée sur trois cas jugés cruciaux par la communauté LGBT. Peut-on licencier une personne parce qu’elle a changé de sexe ou avoué son homosexualité sans que cela soit considéré comme une discrimination «basée sur le sexe»? C’est à cette question que doivent répondre les juges fédéraux. Leur décision sera rendue publique ultérieurement.

Lié au sexe biologique

Sur les trois cas présentés mardi à la Cour, deux concernaient des hommes gays ayant perdu leur travail après avoir affiché leur homosexualité. Le troisième est celui d’Aimee Stephens, aujourd’hui âgée de 58 ans. Elle est née homme, sans jamais bien se sentir dans sa peau. En 2010, souffrant de dépression, ce directeur d’un funérarium et embaumeur de la région de Detroit confie son malaise à son épouse, qui se montre compréhensive. Anthony devient petit à petit Aimee. A la maison, entre amis, mais pas encore au travail.

Une situation qui ne la satisfait pas. Elle a des pensées suicidaires. C’est à l’été 2013 qu’elle décide de franchir le pas et d’expliquer sa transition à son patron. Elle lui tend une lettre, lui demandant de pouvoir porter un uniforme féminin. «Aussi pénible que cela puisse être pour mes amis et certains membres de ma famille, je dois le faire pour moi, pour ma propre tranquillité d’esprit et pour mettre fin à l’agonie de mon âme», écrit-elle. La réponse sera négative. Pire, deux semaines plus tard, son patron la licencie, avec trois mois de salaire pour autant qu’elle renonce à aller devant la justice.

Mais Aimee Stephens, malgré sa santé chancelante et des problèmes financiers, refuse de subir. C’est le début d’une longue bataille judiciaire. En mars 2018, elle avait de l’espoir: une cour d’appel a tranché en son sens. Mais son employeur a fait recours, invoquant ses valeurs chrétiennes et la nécessité de ne pas perturber les clients dans le deuil. L’administration Trump, qui se place du côté des employeurs dans les trois cas, estime que la loi de 1964 interdisant les discriminations basées sur le sexe s’applique uniquement au sexe biologique, de naissance, et pas à une orientation ou à une nouvelle identité sexuelle. C’est l’avis défendu par le ministère de la Justice devant la Cour suprême.

Le message de Joe Biden

La Cour suprême a beau avoir rendu le mariage pour couples de même sexe légal aux Etats-Unis en 2015, 28 Etats américains n’interdisent toujours pas les discriminations de minorités sexuelles dans le monde du travail. Dans les faits, si le verdict de la Cour penche du côté de sa majorité conservatrice, cela reviendrait à les autoriser désormais ouvertement. «A quoi sert-il de pouvoir se marier le samedi si on est viré le lundi?» s’interrogeait il y a quelques jours Jay Kaplan, un avocat de la puissante ACLU, l’Union américaine pour les libertés civiles, qui défend Aimee Stephens et la famille de Don Zarda, un instructeur de plongée gay tragiquement décédé en 2014.

Dans cette bataille, plus de 200 grandes entreprises, dont Walt Disney, General Motors et Apple, ont choisi leur camp en se rangeant du côté des salariés gays et transgenres. Et mardi, le candidat démocrate Joe Biden, qui vise la Maison Blanche, y est aussi allé de son message de soutien, via Twitter. «Personne ne devrait vivre dans la peur d’être renvoyé à cause de qui il est ou de qui il aime. Nous devons résister aux attaques incessantes du président Trump contre les droits des LGBTQ et continuer la lutte pour l’égalité totale, car chaque Américain mérite de vivre ouvertement, fièrement et librement», a-t-il écrit après les audiences.

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Depuis son élection, Donald Trump a montré peu de compassion envers les personnes LGBTQ. Plusieurs dispositions prises par son prédécesseur Barack Obama ont été annulées. Il a par exemple fait marche arrière à propos de l’admission de personnes transgenres dans l’armée et veut supprimer une disposition dans le système de santé. Ce sont précisément ces menaces sur les droits des LGBTQ qui ont poussé Aimee Stephens à aller se défendre jusqu’à la Cour suprême, au nom des transgenres.

Avortement, clandestins mineurs, port d’armes: la Cour suprême fait sa rentrée avec d’autres dossiers brûlants au menu, dans un contexte très politisé. Et une fois de plus, la nouvelle composition de la Cour, avec cinq juges conservateurs contre quatre juges progressistes, risque bien d’avoir un fort impact sur les décisions prises. Les arrêts seront rendus en 2020, en pleine année électorale. 

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