Luan Dobroshi, directeur de Koha Ditore, le quotidien albanophone de Pristina, pose devant les ordinateurs détruits qui encombrent encore les bureaux de la rédaction. «Je suis fier d'être toujours là, d'être resté à Pristina durant toutes ces semaines d'horreur, et nous devons maintenant essayer d'imprimer à nouveau notre journal ici.» Si Luan Dobroshi et Veton Surroi, propriétaire du journal, n'ont jamais quitté Pristina, se cachant d'appartement en appartement tout au long des bombardements de l'OTAN, la plupart des journalistes de la rédaction s'étaient réfugiés en Macédoine, où le journal a commencé de reparaître au début du mois de mai. Grâce à d'importantes aides internationales, Koha Ditore était distribué gratuitement dans les camps de réfugiés. Depuis l'arrivée des troupes de la KFOR, le journal parvient aussi à Pristina.

Si la rédaction de Koha est aujourd'hui dispersée entre Skopje et Tetovo, en Macédoine, et Pristina, l'impression du journal se fait toujours dans la capitale macédonienne. «Notre imprimerie de Pristina a été totalement détruite dès la première nuit des bombardements», explique Luan Dobroshi. Les studios de production de Radio Koha ont aussi été totalement dévastés par la police serbe. «Aujourd'hui, nous devons tout reconstruire. Nous espérons aussi créer une télévision Koha. Notre premier objectif est toutefois de pouvoir fabriquer entièrement Koha à Pristina et de le distribuer à travers tout le Kosovo.»

Pour l'instant, Luan Dobroshi, Veton Surroi et le rédacteur en chef Baton Haxhiu doivent encore tenir la gageure de faire fonctionner une rédaction privée de téléphone, et de rassembler peu à peu une équipe rédactionnelle dispersée. «Nos journalistes savaient bien qu'ils étaient particulièrement menacés, aussi beaucoup ont-ils dû leur salut à l'exil», commente Luan Dobroshi. «Koha Ditore était devenu le symbole de la résistance albanaise, c'était donc un objectif prioritaire à détruire pour les forces serbes», explique un journaliste.

Koha est aujourd'hui le seul journal du Kosovo, car le quotidien serbe Jedinstvo a cessé de paraître, et les autres journaux albanais, comme Rilindja, proche du président Ibrahim Rugova, n'ont pas repris leur publication. Seul le quotidien privé Kosova Sot pourrait bientôt réapparaître à Pristina. Jusqu'au 23 mars, Koha était tiré quotidiennement à 35 000 exemplaires, ce qui en faisait le premier journal albanophone de la province. Pour passer outre le blocus des kiosques de presse officiels, le journal avait mis en place un système original de diffusion à travers les commerces albanais de la province. Violemment opposé à Ibrahim Rugova, le journal avait réussi à maintenir une relative liberté de ton, encore que certains le trouvaient trop systématiquement favorable à l'Armée de libération du Kosovo (UÇK).

L'aventure du journal coïncide essentiellement au projet d'un homme, son fondateur, Veton Surroi, figure importante des milieux démocrates kosovars. Il avait réussi à transformer, en 1997, un hebdomadaire intellectuel en un tabloïd grand public. A l'image de sa rédaction d'une trentaine de jeunes journalistes, Koha se voulait l'expression d'une nouvelle génération kosovare, ayant définitivement tourné le dos à la Yougoslavie.

Après avoir longtemps toléré le journal, les autorités yougoslaves finirent par lui payer le prix fort pour son indépendance. Le 20 mars, le journal est condamné à de lourdes amendes, et, dès le 24 mars, à cesser de paraître. La relance de Koha à Pristina est un signe que la vie reprend pour de bon dans la capitale du Kosovo.