Mille huit cent cinquante-huit. C’était son nom. Dans les centres de détention du régime de Bachar el-Assad, son identité se résumait à un chiffre. Aujourd’hui, Mazen al-Hamada crie sa douleur et son urgent besoin de justice. A 39 ans, c’est presque sa seule raison d’être. Le regard sombre, des mains aux longs doigts qui accompagnent ses mots pour les rendre plus empreints de sens, ce jeune Syrien le confie au Temps: «Mon devoir moral est de faire entendre les voix de mes amis restés prisonniers de la dictature de Bachar el-Assad. Je me battrai jusqu’à ce que les responsables du régime syrien soient traduits en justice. Sans cela, c’est la fin de l’humanité.»

Un calvaire de deux ans et sept mois

Pour Mazen, les témoignages qu’il livre à travers l’Europe le confrontent sans cesse à un calvaire de deux ans et sept mois. Debout devant une audience de 400 personnes, comme soutenu par une force invisible, il a martelé lundi soir à Genève son combat en faveur de la justice au Festival du film et Forum international sur les droits humains où un film, «Syria’s Disappeared: The Case Against Assad», raconte son destin tragique.

Lors de l’éclatement du Printemps syrien, en mars 2011, Mazen al-Hamada avait pourtant un emploi bien payé auprès de la société de technologie pétrolière Schlumberger pour laquelle il travaillait depuis des années. Sur son téléphone portable, il montre des photos de lui en combinaison bleue près d’un derrick de forage. Mais sa soif de démocratie et de liberté l’ont poussé à descendre dans la rue comme des dizaines de milliers de manifestants. Sa famille, plutôt à gauche politiquement, a toujours été animée par une volonté de transformer la Syrie en un pays où «tout le monde aurait les mêmes droits». Ancrée dans l’opposition, elle a déjà eu maille à partir avec le régime du père, Hafez el-Assad. «Pour moi, manifester, c’était affirmer ma dignité de Syrien.»

Lire aussi: Première historique: une plainte pénale est déposée contre des agents du régime syrien

Le 24 avril 2011, il est arrêté une première fois par les services de sécurité syriens sur son lieu de travail. Il a eu le malheur de revendiquer à son employeur des mesures de protection pour manipuler des substances dangereuses. Motif de son arrestation: antipatriotisme. Il sera relâché mais pour un temps limité. En mars 2012, à Dariya, un quartier de Damas qu’il a regagné après avoir quitté sa ville natale de Deir ez-Zor, il a rendez-vous avec une femme médecin dans un café à laquelle il est censé remettre des doses de lait pour bébé. Des hommes inconnus déboulent et l’embarquent dans une voiture, une Hyundai Santa Fe noire, se souvient-il.

«Tous les jours, deux personnes mouraient d’asphyxie»

Emmené avec ses neveux qui ne survivront pas, il est d’emblée roué de coups de pied et de bâtons. Bâillonné, il ne voit pas qui sont ses bourreaux. Transféré à l’aéroport militaire de Mezze, à proximité de Damas, il passe deux semaines dans une cellule de 5 mètres carrés en compagnie de 50 codétenus. Il est ensuite transporté dans un autre lieu appartenant à la sécurité des forces aériennes syriennes. Les conditions de détention s’aggravent.

Dans un espace de 13 mètres de long, ils cohabitent avec quelque 170 détenus, tous portant pour seule tenue un caleçon. A tour de rôle, deux personnes restent debout pendant deux heures pour laisser les autres s’asseoir. Sur une feuille de papier, Mazen dessine la porte de la cellule qui laisse à peine entrer de l’air. «Tous les jours, deux personnes mouraient d’asphyxie. Mal nourris, sales, nous étions en train de manger quand ils nous aspergeaient avec de l’eau en plein repas. L’eau stagnait pendant des jours. Plusieurs détenus ont développé de graves maladies de la peau. Mes pieds gonflaient. Nous n’avions le droit d’aller aux toilettes que toutes les douze heures avec un garde et nous y allions par dix à raison d’une minute chacun.»

Scènes d’horreur

Quand Mazen est emmené dans une unité dédiée aux interrogatoires à l’hôpital 601, à un kilomètre du palais présidentiel de Bachar el-Assad, on le somme d’avouer qu’il serait un trafiquant d’armes. Il refuse. On lui brise les côtes, puis on l’attache avec des menottes. Suspendu à 40 cm du sol, il a l’impression que ses mains vont être sectionnées. On le brûle avec des barres métalliques chauffées à blanc. Il résiste. Et puis l’insoutenable. «Ils ont pris une espèce de clé à molette et ont serré mon pénis tout en introduisant un objet dans mon anus. Je croyais que j’allais perdre mon organe.» A chaque fois qu’il raconte cette scène d’horreur, Mazen doit s’arrêter, sanglotant. Mais sa dignité le force à continuer. Il livre des aveux sous la contrainte. Il est finalement libéré. Les souvenirs de Mazen sont d’une extrême précision. Il évoque une scène à Dariya où les forces du régime avaient brûlé au chalumeau un jeune homme de seize ans avant de le jeter aux ordures.

Lire aussi: Genève attend la structure onusienne pour combattre l’impunité du régime syrien

Avocate pénaliste pour l’organisation qu’elle a cofondée, Guernica 37, Almudena Bernabeu a rencontré Mazen à la Haye en novembre 2016. «Nous avons discuté pendant près de neuf heures. Mazen avait un énorme besoin de parler. Je n’ai jamais entendu des choses pareilles. J’ai éclaté en sanglots.» Stephen Rapp, ex-ambassadeur de Barack Obama pour les crimes de guerre, était lui aussi à La Haye avec Mazen. A son propos, il le dit sans hésitation: «S’il n’avait pas une aussi bonne constitution, il serait déjà mort. Ce qu’il fait en témoignant à travers l’Europe est très courageux. C’est une passion qui vient de l’âme. Le pire, ajoute Stephen Rapp, serait pour Mazen de tomber sur des gens qui ne veulent pas entendre son histoire. La réalité, pour lui, deviendrait insupportable.»

«C’était pour lui une question de survie»

Mazen al-Hamada a dix frères et sept sœurs. Il n’a pas de nouvelles de plusieurs d’entre eux. Après sa libération en 2014, Mazen passera sept mois dans sa ville natale de Deir ez-Zor, détruite avant de la fuir à nouveau avec l’arrivée de Daech. Il quittera son pays par la Turquie avant de prendre la mer pour la Grèce et rejoindre les Pays-Bas via l’Italie et la France.

Aujourd’hui, Mazen partage des informations avec les justices européennes. Un badge de la révolution syrienne épinglé à son pull, il reste déterminé, mais son entourage craint pour sa santé physique et psychique. «Depuis que je l’ai rencontré à La Haye, précise l’avocate Almudena Bernabeu, il n’a pas pris de kilos. Quand je l’ai rencontré, il avait un visage de mort. Au fil de la conversation, il a fini par m’expliquer qu’il avait eu les faveurs d’un garde. Il était ainsi chargé d’évacuer les corps et de distribuer de la nourriture aux détenus. Il m’a dit à quel point il se sentait coupable d’avoir subtilisé une partie du riz destiné à ses camarades d’infortune. Mais pour lui, c’était une question de survie.»