Les combattants de Daech seraient dopés au captagon

Drogue Le psychotrope, interdit depuis 1986, proviendrait de Bulgarie

On les traite de «fous d’Allah» et de barbares. Mais si leur cruauté, comme leur détermination, ne tenait beaucoup plus à la chimie qu’à la religion? De nombreux observateurs sont persuadés d’avoir découvert le secret des djihadistes de l’Etat islamique (Daech selon l’acronyme arabe): le captagon. Cette molécule de la famille des amphétamines – son appellation médicale est la fénéthylline – est classée depuis 1986 dans la catégorie des stupéfiants et sa production est officiellement interdite.

Connue pour procurer une tonicité sans pareille, elle permettrait de vaincre la peur, la fatigue et la douleur, tout en augmentant les performances sexuelles. Distribué sous forme de cachets blancs, reconnaissables à leur double «c», le captagon reste très demandé dans les pays du Golfe et le Moyen-Orient (l’Arabie saoudite en est la première consommatrice). Et par les djihadistes de Daech, comme le rapportent de nombreux témoignages qui décrivent des combattants dans un état second, voire «complètement shootés».

Certains ont aussi affirmé que ces pilules miraculeuses étaient fabriquées en Bulgarie. Des experts russes y ont même vu l’œuvre d’un «laboratoire de l’OTAN» basé dans la campagne bulgare, provoquant ainsi une petite tempête médiatique à Sofia, où de nombreux journalistes ont tenté, en vain, de localiser ce mystérieux labo.

«Comme souvent dans ce genre d’affirmations, il y a de la fantaisie pure et des éléments réels», déclare Tihomir Bezlov, l’un des meilleurs spécialistes de la criminalité organisée en Bulgarie. Car son pays a une longue histoire avec le captagon, dans lequel le régime communiste avait vu une mine d’or. Grâce à l’ouverture des archives, cette période est bien documentée: au début des années 1980, Sofia a importé des petites quantités de captagon d’Allemagne de l’Ouest avant de se lancer dans sa propre production, cette fois-ci à une échelle industrielle – et illégale. Les recettes ont alimenté en devises un pays de plus en plus exsangue. Ce business pas comme les autres avait aussi la particularité d’être entièrement géré par la Darjavna sigurnost (DS), les redoutables services secrets.

Labos clandestins

Après la chute du mur de Berlin en 1989, les canaux et, parfois, les lieux de production survivent pendant de nombreuses années. «Privatisé», ce trafic est à l’origine de la création des principaux groupes mafieux du pays et connaît un essor spectaculaire jusqu’à l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, en 2007. Entre-temps, plusieurs dizaines de labos clandestins ont été détruits et des tonnes de captagon saisies. A en croire Tihomir Bezlov, ceux qui y ont échappé sont des petits producteurs artisanaux, des «cuistots» dans la terminologie locale. Mais un certain savoir-faire bulgare en la matière persiste: les aînés des cuistots, appelés «chimistes», issus des grandes usines pharmaceutiques communistes, parcourent aujourd’hui le monde arabe en faisant monnayer leurs compétences. L’un d’eux, âgé de 47 ans, a été arrêté en novembre 2014 au Liban. Un «gros poisson», selon la police. Pour combien d’autres dans la nature?