Chine

«Le comité Nobel a osé dire non à Pékin»

Jean Luc Domenach, directeur de recherche à Sciences Po (Paris) et grand spécialiste de la Chine, pense que la Norvège «pourrait rencontrer de graves ennuis»

Jean-Luc Domenach* est directeur de recherche à Sciences Po (Paris).

– Le Nobel de la paix attribué à Liu Xiaobo, une bonne nouvelle selon vous?

Jean-Luc Domenach: Sur le plan international, c’est extraordinaire: depuis deux ou trois ans, le monde occidental s’était aplati devant Pékin. Pas une seule institution n’a été capable de dire non à Pékin. On a assisté à un long chapelet de lâchetés: les Etats, les partis et même l’Union européenne, tout le monde s’était couché devant le soleil rouge, cette nouvelle superpuissance à l’est. Cette Chine a d’ailleurs à son actif des succès extraordinaires, qui le sont d’autant plus au vu des difficultés subies par les autres, et notamment par le monde occidental.

– Quelle pourrait être la réaction de la Chine, au niveau international?

– Ce prix aura certainement des conséquences considérables. La Chine, qui avait prévenu qu’elle ne voulait pas de ce prix, sera tentée de réagir fortement, et la Norvège, pays hôte du Prix Nobel, pourrait rencontrer de graves ennuis dans tous les domaines.

– Quelles pourraient être les conséquences de ce prix sur le plan intérieur, en Chine?

– Pour vous dire la vérité, Liu Xiaobo est certainement le meilleur parmi une troupe de dissidents décimée. L’idée démocratique a beaucoup baissé dans la population après la répression des manifestations de juin 1989, mais aussi après les succès enregistrés par le régime dans de nombreux domaines. La tendance, pour la majorité de la population, n’est pas de défendre les valeurs de la démocratie mais plutôt le nationalisme, la grandeur de la Chine.

Le régime ne va donc probablement pas décourager les manifestations qui vont s’organiser contre ce Prix Nobel et contre l’Occident. Il est même possible que ces manifestations se retournent finalement contre le gouvernement chinois, la population estimant que les autorités n’ont pas été assez fermes face à l’Occident. Ce Prix Nobel risque donc de ne pas forcément servir les progrès de la démocratie.

– Dans ces conditions, les jurés du Nobel ont-ils eu raison de couronner Liu Xiaobo?

– Ils ont fait preuve d’un courage remarquable, ne se sont pas laissé impressionner par la force et la puissance de la Chine. Mais les idées défendues par le comité Nobel seraient plus crédibles si l’Occident allait mieux. Aux yeux des Chinois, l’Occident est en plein marasme économique et social, il est agité de troubles, comme ce que nous vivons en France. Ce n’est pas très attractif ni très excitant pour cette population. Nous devrions donc un peu réfléchir pour faire mieux coïncider nos réalités avec les idées défendues par le jury Nobel.

* «La Chine m’inquiète», Editions Perrin, 2008.

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