Habib Mohammad Rizik est un spectacle à lui tout seul. Assis en tailleur sur des coussins de satin rose, un coran ouvert posé sur un pupitre devant lui, ce jeune prêcheur à barbiche, président du Front des défenseurs de l'islam (FPI), fait songer à un pacha de conte oriental. Pour appeler ses gardes, il n'élève pas la voix mais presse délicatement une sonnette à portée de sa main; au signal, deux gardes du corps enturbannés se précipitent et s'agenouillent docilement aux côtés du jeune homme qui continue à disserter d'une voix pleine d'assurance comme un professeur parlant à des bambins.

Mais que l'on ne s'y trompe pas, du haut de ses 35 ans, Habib Rizik, «38e descendant du prophète», est un homme redoutable. Durant les deux dernières années, ses moudjahidin ont mené une série d'opérations commandos contre des restaurants servant de l'alcool, des maisons de prostitution et des karaokés. Lors de l'une des plus récentes expéditions, des milliers de militants du FPI s'en sont pris à 82 kiosques restaurants dans la ville de Tangerang, dans la banlieue sud-ouest de Djakarta. Après un bref face-à-face avec les propriétaires, les kiosques ont été rasés en quelques minutes.

«Notre objectif est de pourchasser le mal pour instaurer le bien. Tous ces cafés sont des couvertures pour la prostitution ou le trafic de shabu shabu (métamphétamines). Le Front des défenseurs de l'islam n'utilise jamais la violence comme action, mais seulement comme réaction à des actes que nous ne pouvons pas supporter», explique le prêcheur. Une cible moins orthodoxe a été, à la fin juin, la Commission nationale des droits de l'homme qui a subi les assauts de quelque 300 militants du FPI armés de pierres et de bâtons. La Commission avait publié un rapport d'enquête sur un massacre jugé défavorable aux musulmans. «Les dégâts matériels ne sont rien comparés au préjudice immatériel subi par les musulmans», rétorque Habib Rizik.

Renouveau idéologique ou mouvement artificiel?

Le Front des défenseurs de l'islam n'est que l'un des multiples mouvements islamiques radicaux apparus depuis la chute de l'ex-président Suharto en mai 1998. Parmi les plus actifs figurent les Brigades du Hizbullah, le mouvement étudiant Hammas, Al-Fatah ou encore les Laskar Jihad qui ont envoyé 3000 moudjahidin dans l'archipel des Moluques pour mener la «guerre sainte» contre les chrétiens. La police, mal à l'aise dans l'ère de la Reformasi, se garde d'intervenir, laissant le champ libre à ces mouvements auto-organisés avides de propager leur version de la «pureté morale islamique». Dans de nombreux cas, les officiels locaux soutiennent ces opérations, ravis du nettoyage instantané des quartiers chauds, comme à Bandung, où les bordels du district de Saritem ont cédé la place à une mosquée et à une école islamique. Mais beaucoup d'Indonésiens s'inquiètent de la montée en puissance de cette justice directe. «Ils peuvent venir n'importe quand dans un lieu de distraction et le détruire. Et la police semble ne rien pouvoir faire. Islamique ou pas, il faut s'opposer à cette dérive», s'indigne Karolina Laksono, une militante pour les droits sociaux.

«Créer le chaos au nom de la pureté»

De nombreux observateurs estiment que ces nouveaux groupes, dont les membres sont en majorité des jeunes issus des écoles coraniques, ne sont pas surgis du néant. Beaucoup doutent même de l'authenticité de leur combat pour la moralité islamique. «Il ne s'agit pas d'un renouveau idéologique, mais d'un mouvement complètement artificiel. Quand vous payez les gens 25 000 roupies par jour (cinq francs), il n'est pas difficile d'obtenir le soutien d'une mosquée. Leur objectif est de créer le chaos au nom de la pureté islamique», estime le politologue Kusnanto Angorro. On murmure des noms d'officiers militaires mis à l'écart par le nouveau pouvoir qui organiseraient et financeraient ces mouvements. «Ces officiers déchus qui attendent leur procès (pour violations des droits de l'homme) ont de l'argent et savent comment obtenir les armes de l'étranger. C'est là d'où vient vraiment le danger», assure le commentateur politique Wimar Witoelar.

Les dirigeants des groupes musulmans radicaux nient recevoir un soutien logistique ou financier de certains militaires. «Nos 10 000 membres viennent de familles des classes moyennes et supérieures et leurs parents leur donnent de l'argent qu'ils nous reversent. Les mosquées organisent aussi des collectes pour nous soutenir», explique Jaafar Umar Thalib, commandant en chef des Laskar Jihad. Même des intellectuels musulmans proches des radicaux reconnaissent que ces mouvements sont manipulés par certains officiers. «C'est une alliance tactique. Les dirigeants islamiques ont besoin d'argent et les militaires y trouvent leur compte. Ces jeunes s'en vont détruire les discothèques par honnêteté, parce qu'ils pensent que c'est un vice. Ils n'ont pas conscience d'être utilisés», assure l'un d'eux.