Les Britanniques aiment les gestes symboliques. Dimanche, trois jours après la tragédie qui a coûté la vie à plus de 50 personnes, ils ont célébré plusieurs événements marquant le 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des Spitfires et d'anciens bombardiers de l'époque ont survolé Londres et Buckingham Palace, rompant avec la quiétude d'un dimanche presque ordinaire. Une manière de rappeler «l'esprit du Blitz» qui avait animé les Londoniens au début des années 1940 quand les bombes allemandes pleuvaient sur la ville.

Aujourd'hui, c'est le même état d'esprit qui anime les gens de la capitale. Un mot, entendu sans cesse au cours de ces derniers jours, résume à lui tout seul «l'attitude britannique» face à la tragédie: resilience, que beaucoup auront traduit par résistance, mais qui exprime davantage cette capacité de surmonter les catastrophes. Dans The Independent, Paul Barker s'en fait l'écho: «Londres a surmonté les bombardements de Hitler, elle surmontera aussi les attaques d'Oussama ben Laden.»

Contre toute attente, Tony Blair sort renforcé de la tragédie. Un peu à l'image de ce qui s'est passé aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001, c'est l'union sacrée autour de la nation et des valeurs de la société britannique. Très virulent dans la campagne électorale à l'encontre du premier ministre, Michael Howard, le leader des Tories, a tenu des propos extraordinairement consensuels à propos de la gestion gouvernementale de la crise. S'il estime qu'il faudrait malgré tout renforcer les contrôles aux frontières et nommer un ministre de la sécurité, il s'est abstenu de demander des comptes à Tony Blair pour les éventuelles déficiences des services secrets britanniques pour prévenir les attentats. Michael Howard s'est contenté de demander une enquête pour faire la lumière sur les événements.

Emotion de tout un pays

Fer de lance des opposants à la guerre en Irak, le chef des libéraux démocrates, Charles Kennedy, n'a pas non plus profité de l'occasion, contrairement au député du parti Respect, George Galloway, pour asséner de nouveaux coups de boutoir contre la politique du 10, Downing Street. A croire que la controverse irakienne n'est plus qu'un mauvais souvenir.

Les mêmes citoyens britanniques, qui remettaient sérieusement en question la crédibilité du premier ministre qu'ils accusaient d'avoir menti sur la présence d'armes de destruction massive en Irak, apparaissent réconciliés avec Tony Blair. Beaucoup ont été touchés par la photographie publiée dans la presse du Royaume-Uni qui le montre à Gleneagles, devant l'hôtel où se tenait le sommet du G8, les yeux fixant inexorablement le sol, les poings fermés, enfoui dans sa solitude, mais conscient de la responsabilité qui lui incombe. Teflon Tony, tel qu'on l'a souvent décrit pour son indifférence aux événements, exprimait avec son corps prostré l'émotion de tout un pays. En étant sur tous les fronts lors du sommet du G8 en Ecosse, à Londres pour manifester la présence de l'Etat, à Singapour pour défendre la candidature aboutie de Londres aux Jeux olympiques de 2012, il a démontré, estime-t-on, les qualités qu'on attend d'un chef d'Etat.

Malgré la majorité restreinte qu'il possède à Westminster, Tony Blair pourrait bien garder son poste plus longtemps que prévu. Au soir du 5 mai, certains observateurs lui prédisaient un an supplémentaire à peine à Downing Street et annonçaient déjà l'avènement de son dauphin et ministre des Finances, Gordon Brown. Le Financial Times pense même qu'il pourrait rester au moins jusqu'en 2008. Une telle longévité lui vaudrait de battre le record de dix ans établi par Margaret Thatcher à Downing Street.

A Londres, la réalité du terrain demeure toutefois contrastée. Dimanche, peu après midi, dans les profondeurs du métro, un agent de l'underground londonien n'arrive pas à dissimuler son stress. Il prie les usagers d'évacuer en toute urgence en leur indiquant le chemin à prendre. Cette nouvelle alerte à la bombe provoque une véritable panique. Elle illustre un paradoxe: la volonté des Londoniens de relativiser la situation d'une ville encore sous le choc et où la présence policière est plus forte que jamais.