N'en déplaise à François Hollande, qui se faisait mercredi la voix de la gauche, la convocation par un juge du premier personnage de l'Etat n'est pas qu'une affaire judiciaire. C'est aussi une question hautement politique dans un pays qui a à ce point coulé dans le bronze la fonction présidentielle. Ce geste logique, mais audacieux, d'un magistrat zélé prend des allures de séisme ou de lèse-majesté, selon le point de vue qu'on adopte. Surtout quelques jours après les beaux succès de la droite aux élections municipales, dans laquelle beaucoup voient une promesse de victoire à la présidentielle et aux législatives de 2002.

Symétriquement, ne dénoncer qu'un «coup politique», comme l'opposition de droite, ne saurait convaincre. Non seulement, on peut fort bien admettre, comme 80% des Français consultés en octobre dernier, que le président de la République devrait témoigner, dans le seul souci d'éclairer la justice, donc de permettre le dévoilement de la vérité. Mais il y a un déséquilibre trop flagrant, ici, entre le simple citoyen, contraint et forcé, par la loi, au témoignage et les privilèges dont jouit ce Commandeur, jusqu'à l'échéance électorale.

Le débat qui agite les Français bute, on le voit, sur une réalité aveuglante. C'est la quasi-impunité du président, monarque intouchable. Une protection voulue par le général de Gaulle, qui, à sa venue au pouvoir, a tout fait pour stabiliser des institutions et des fonctions ballottées par les aléas de la politique dans les républiques précédentes.

Il y a réussi. Pourtant, l'effet le plus sûr de cette cuirasse institutionnelle dont jouit Jacques Chirac est aussi une prison. Car elle l'empêche de s'expliquer vraiment, comme devrait le faire, dans un cas analogue, le président américain. Elle amplifie les soupçons qu'on peut nourrir sur l'ex-maire de Paris, et donc sur le président actuel. Elle empêche un déballage qui serait certes pénible, mais à coup sûr tonique, comme à chaque fois qu'on préfère la vérité à l'efficacité immédiate.