C'est sans doute l'épisode le plus absurde de la jeune histoire de la République fédérale. Le chancelier Schröder, qualifié par la presse de «canard le plus boiteux de tous les temps», s'est retrouvé contraint d'organiser lui-même sa propre exécution publique. Non seulement il aura dû convaincre ses propres fidèles de ne pas lui accorder leur confiance, vendredi, mais du même coup il engageait un processus vers des élections anticipées qu'il est certain de perdre.

Et pourquoi retourner devant le peuple? Pour donner une nouvelle légitimation à des réformes dont précisément les électeurs sociaux-démocrates ne veulent plus. Tant elles ont coûté en pertes électorales. Confiante dans l'intelligence tactique peu commune de Schröder, la base l'avait suivi jusqu'ici, persuadée qu'il trouverait encore un «truc», une inondation, une menace de guerre, pour gagner les élections.

Mais le doute s'est instillé. L'esprit de défaite souffle sur la gauche allemande, qui, faute d'autre chef, traîne les sabots derrière Schröder, quand elle ne déserte pas derrière les bannières populistes d'Oskar Lafontaine. Parce qu'il a trop misé sur ses talents de tacticien, parce qu'il n'a su ou pas voulu jouer la carte de la conviction et baser son action sur les valeurs sociales-démocrates, Schröder a perdu la confiance de ses troupes. Il faudra pourtant que l'histoire lui reconnaisse au moins le courage d'avoir installé dans la tête des Allemands la nécessité des réformes de l'Etat social. Même s'il s'est retrouvé en manque de temps à cause de la lenteur mise à les entreprendre. Mais remettre en question un Etat providence né sur les décombres de la guerre, un des fondements de l'identité allemande, cela ne pouvait se faire sans douleur.

C'est rageant pour un SPD qui a souvent montré du courage et la voie de l'ouverture, que l'on songe à l'action de Willy Brandt, mais c'est Angela Merkel et la CDU qui en récolteront probablement les premiers fruits. Alors même que le programme de l'opposition conservatrice est encore inexistant. Car l'Allemagne est lasse, «die Nase voll», de la génération des Gerhard Schröder, Franz Müntefering et Joschka Fischer.