Il y a en Europe des sujets tabous qu'il vaut mieux ne pas soulever. Le budget communautaire, qui frise les 100 milliards d'euros par an, en est un. La virulente polémique soulevée par la diffusion du rapport d'André Sapir en est la preuve, de même que le recul prudent de Romano Prodi face à un contenu jugé trop dérangeant par ses collègues de la Commission européenne. Néanmoins, les manœuvres de Valéry Giscard d'Estaing durant la Convention l'ont prouvé, les propositions fortes – pour choquantes qu'elles apparaissent au premier abord – permettent parfois des avancées surprenantes. L'ex-président français avait sans doute fait ce pari en publiant, au grand émoi de tous, son propre projet d'architecture institutionnelle en avril dernier. Certaines de ses idées – bien qu'atténuées – se sont glissées dans le projet de Constitution.

Le rapport Sapir est peut-être du même genre. Il ose conseiller, entre autres, une rationalisation drastique de la politique agricole commune qui dévore presque la moitié du budget européen – cette fameuse PAC, dont la France défend les acquis avec une ferveur égale aux bénéfices qu'elle en tire. Il prétend aussi s'attaquer à la répartition des «fonds structurels» – les aides attribuées par Bruxelles aux régions les plus défavorisées d'Europe – en les concentrant sur les nouveaux arrivants et sur les pays de la Méditerranée.

Il fallait lancer le débat, dit aujourd'hui l'entourage de Romano Prodi. Or, si le rapport Sapir fait du bruit et divise déjà la Commission, il n'a pourtant qu'une valeur prospective. Mais l'accueil qu'il a reçu en dit long sur l'ampleur de la bataille à venir.

Car, en 2006, le «cadre financier» européen qui court depuis l'an 2000 arrivera à son terme. L'Europe devra se doter d'une nouvelle clé de répartition budgétaire pour la période 2007-2013. L'exercice promet d'être ardu, sinon impossible. Déjà les Britanniques ont laissé entendre qu'ils souhaitaient remettre en cause la répartition de la manne communautaire. Les dix nouveaux arrivants vont vouloir aussi obtenir un maximum de fonds bruxellois. Or, sur le budget, la Constitution de Giscard n'offre pas de solution: les Vingt-Cinq devront trancher à l'unanimité. L'enjeu sera explosif et certains craignent déjà que l'Union élargie n'y survive pas.