Le Temps: Le fait que le président burundais chercherait à modifier la Constitution pour pouvoir se présenter en avril vous paraît-il de nature à remettre en cause le processus de paix?

Susan Linnee: Les désirs de Domitien Ndayizeye, s'ils sont avérés, vont à l'encontre des accords d'Arusha, qui stipulaient que les deux présidents de la transition devaient ensuite laisser la place à d'autres prétendants. Le fait de revenir sur un point qu'il a accepté, s'il persistait en ce sens, enverrait donc un très mauvais message et risquerait de bousculer le bon déroulement de la transition.

– Avec quelles conséquences?

– On ignore encore les réactions des autres candidats, qui ne se sont pas encore manifestés, mais nul doute qu'elle sera négative, dans la mesure où le président sortant disposerait d'un avantage sur eux.

– La question des quotas ethniques maintient le différents entre Hutus et Tutsis au centre du débat. Etait-ce la seule solution?

– L'idée des médiateurs était de ne pas masquer artificiellement l'existence de ces ethnies, mais au contraire de reconnaître cet état de fait. Leur but était de mieux composer avec elles pour parvenir dans un premier temps à élaborer un nouvel équilibre qui soit acceptable par chacune des parties. Leur pari est que dans un second temps, le champ politique se réorganise de lui-même non plus selon des clivages ethniques, mais en fonction d'intérêts sectoriels. Les médiateurs ont retenu la leçon du cas rwandais, où des accords de 1993 ont débouché sur un partage du pouvoir soi-disant politique, alors que tout le monde savait en réalité qu'il était basé sur les ethnies.

– A ce stade du processus de paix, que doit faire la communauté internationale?

– L'urgence est de continuer à accompagner le processus de près et surtout de débloquer les sommes promises pour le financement des différents projets en cours: les élections, le désarmement, etc. Le Burundi peut paraître petit et de moindre importance par rapport au Congo, mais si près du but, il ne faut pas perdre de vue l'objectif final, qui enverrait un signal positif à l'ensemble de la région des Grands Lacs.

– Qu'en est-il de la question très délicate de la justice et de la réconciliation?

– Elles n'ont pas été oubliées, mais on ne peut pas tout faire à la fois. Les médiateurs, et notamment les Sud-Africains, ont eu l'intelligence assez remarquable de considérer qu'il fallait faire des choix, et eux ont décidé qu'il fallait d'abord avoir un Etat stable et représentatif avant d'entreprendre ces autres chantiers importants. Car rendre la justice sous un régime transitoire sans soutien populaire est non seulement illusoire mais risque carrément de remettre tout le processus en cause. Vu la difficulté de faire accepter le principe du partage du pouvoir sur des bases ethniques, comment aurait-on pu rendre la justice?