Passer par Israël pour contester une décision de la plus haute juridiction française, prise le 14 avril par la Cour de cassation: c’est ce que promet de faire la sœur de Sarah Halimi, une retraitée de confession juive de 65 ans, agressée, torturée puis défenestrée mortellement du troisième étage de son domicile parisien le 4 avril 2017 par un homme d’origine malienne, qui séjournait chez ses voisins et les avait préalablement séquestrés pour passer à l’acte. Le détour par la justice de l’Etat hébreu est permis car le droit pénal israélien prévoit que celle-ci est compétente, quel que soit le pays où les faits ont été commis «si le crime est de nature antisémite». Or dans son arrêt très controversé du 14 avril, les magistrats de la Cour de cassation ont entériné cette caractéristique du meurtre, tout en estimant que le tueur, pris d’une «bouffée délirante aiguë» après une consommation de stupéfiants, était frappé d’une «abolition du discernement» lors du passage à l’acte, ce qui entraîne son «irresponsabilité pénale» et exclut sa comparution en procès devant les assises.

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L’importance prise par l’affaire Sarah Halimi n’est pas seulement traduite par ce recours inédit à la justice israélienne, qui a peu de chances d’aboutir, vu que la France n’expulse pas ses ressortissants et que le tueur était de nationalité française. Elle a été confirmée, le week-end dernier, par des manifestations dans plusieurs villes de France dont la plus importante à Paris, sur la place du Trocadéro. Cette colère exprimée par une partie de la communauté juive, très mobilisée sur ce dossier depuis la disparition de la victime, qui dirigeait une crèche avant de prendre sa retraite, a en plus coïncidé avec l’émotion engendrée par l’attentat terroriste commis vendredi 23 avril à Rambouillet, dans les Yvelines, par un Tunisien radicalisé.

Le spectre de l’antisémitisme d’Etat

Les manifestants ont de nouveau brandi les chiffres des actes antisémites commis en France, en hausse constante ces dernières années – sauf en 2020, confinement oblige. 541 agressions antisémites ont été recensées en 2018 et 687 en 2019, selon les chiffres du Service de protection de la communauté juive, qui transmet les signalements au Service du renseignement territorial du Ministère de l’intérieur. Le tournant des années 2000 a été redoutable: de 89 actes recensés en 1999, la France a connu 744 actes antisémites en 2000; 936 en 2002; 974 en 2004; 832 en 2009; 614 en 2012; 851 en 2014, puis 808 en 2015. Les comparaisons exigent toutefois d’être pondérées par la nature des délits, et par le contexte sécuritaire, le renforcement de la surveillance policière des milieux islamistes radicaux et de la propagande antisémite ayant été considérable depuis les attentats commis en 2015 en France.

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Le cas de Sarah Halimi réveille un vieux et tragique contentieux entre la communauté juive française et la justice: celui de l’antisémitisme d’Etat, ou de l’incapacité des autorités françaises à prendre la mesure des discriminations dont est victime la population juive de France, estimée à environ 500 000 personnes. A l’origine de cette blessure se trouve évidemment le comportement de l’administration, de la police et des magistrats français durant la Seconde Guerre mondiale et lors l’occupation du pays par les nazis, qui conduisit à la rafle du «Vél’ d’Hiv» en juillet 1942 et à la déportation vers les camps de la mort de dizaines de milliers de juifs français. Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 pour que Jacques Chirac, tout juste élu président, reconnaisse la responsabilité de l’Etat français dans ces déportations, ce que tous ses prédécesseurs avaient refusé de faire. Ironie du calendrier: un livre sur Latche (Ed. Seuil), la résidence campagnarde de François Mitterrand publié à la mi-avril, au moment même de la décision controversée de la Cour de cassation, révèle de nouveau l’étendue des liens personnels entre l’ancien chef de l’Etat – arrivé au pouvoir le 10 mai 1981, il y a tout juste quarante ans – et l’ancien secrétaire général de la police du régime de Vichy, René Bousquet (assassiné en juin 1993).

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Pour la justice, l’immense défi est celui de l’explication après la décision de la Cour de cassation. Dans un entretien au Monde publié le 26 avril, le procureur général près celle-ci, François Molins (le magistrat qui intervenait devant les caméras en 2015, à la suite des attentats) défend l’avis rendu par ses pairs le 14 avril, confirmant la perte de «discernement» du meurtrier – aujourd’hui interné dans un hôpital psychiatrique – et expliquant pourquoi, malgré cela, la nature antisémite de son crime a été reconnue. «L’infraction a été qualifiée au regard des éléments de contexte et donc des éventuelles circonstances aggravantes […], argumente-t-il. En l’espèce, les faits qui ont pu être imputés au meurtrier devaient recevoir la qualification de meurtre aggravé par son caractère antisémite, car de nombreux propos accompagnant les violences commises avaient un caractère antisémite.»

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Le magistrat redit toutefois que le fait de «ne pas juger les fous a été un progrès majeur». Un discours impossible à entendre pour Myriam, une enseignante de confession juive rencontrée dimanche place de la République à Paris, où une autre manifestation de protestation contre cette décision avait lieu: «Les juifs de France ont peur. C’est la réalité, nous confiait-elle. Dans de nombreux quartiers, ils se sentent visés et en danger. Si maintenant la justice nous abandonne, les auteurs d’actes antisémites vont y voir une sorte d’encouragement à passer à l’acte.» Deux autres affaires judiciaires ont ces dernières années mobilisé la communauté juive française: la mort de Mireille Knoll, assassinée le 23 mars 2018 à Paris – un an après Sarah Halimi – dont les meurtriers n’ont pas encore été jugés; et la mort d’Ilan Halimi (pas de parenté avec Sarah), un commerçant en téléphonie séquestré puis tué en janvier 2006 par le «gang des barbares» dirigé par Youssouf Fofana, condamné en juillet 2009 à la perpétuité, avec 22 ans de sûreté.

Après l’attentat du 9 janvier 2015 commis contre le supermarché Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait lancé un appel aux juifs de France, déclarant que l’Etat hébreu est «leur foyer»: «Je leur dis: votre avenir est ici, revenez dans votre patrie […] Nous attendons une alya [immigration en Israël, ndlr] massive.» Le texte de cet appel circulait de nouveau ce week-end lors des manifestations en mémoire de Sarah Halimi. «Rien ne permet d’affirmer de façon générale que la justice française serait laxiste», a répondu pour sa part dans Le Monde le procureur François Molins. «Cela n’a pas de sens.»