La communauté noire frappée en son cœur

Etats-Unis La fusillade à Charleston qui a fait neuf morts est sans doute de nature raciste

Arrêté, le suspect serait un suprémaciste blanc

A 20 heures mercredi soir, il est entré dans l’église Emanuel, au cœur de Charleston, en Caroline du Sud. Il a assisté pendant près d’une heure au service religieux. Puis il a tiré et rechargé cinq fois son pistolet 45 mm qu’il avait reçu de son père à son anniversaire en avril dernier. Dylann Roof, 21 ans, a abattu neuf Afro-Américains. «Je dois le faire, a-t-il déclaré à une personne présente, dont il a épargné la vie afin qu’elle puisse témoigner de son acte. Vous violez nos femmes et prenez le contrôle de notre pays. Vous devez disparaître.»

L’onde de choc de cette nouvelle tragédie provoquée par une arme à feu a secoué toute l’Amérique. La fusillade, visiblement préméditée, intervient à un moment où les relations entre la communauté noire des Etats-Unis et les Blancs se sont fortement tendues. C’est d’ailleurs à quelques kilomètres de là que le 4 avril, un policier blanc a abattu de plusieurs balles dans le dos Walter Scott, un quadragénaire afro-américain non armé qui avait quitté précipitamment sa voiture après avoir été interpellé par l’officier de police. Ironie des circonstances, le jour même du massacre de Charleston, la première femme noire à diriger le Département de la justice, Loretta Lynch, était intronisée à son poste de ministre par la juge de la Cour suprême Sonia Sotomayor, en présence de ses parents originaires de Caroline du Nord.

Loretta Lynch a dit avoir le «cœur brisé» par ce crime odieux, dont la motivation raciste paraît très probable. Gouverneur de Caroline du Sud, la républicaine Nikki Haley s’est effondrée en larmes au cours d’une conférence de presse. Barack Obama lui-même ne pouvait pas laisser passer une telle tragédie sans apporter son soutien aux familles des victimes. En colère, le président démocrate, qui avait déjà tenté de durcir la législation en matière de contrôle des armes à feu après la fusillade dans l’école de Sandy Hook en 2012, a d’emblée dénoncé la culture de la violence qui lacère le pays: «Nous devons admettre le fait que ce type de violence n’arrive pas dans d’autres pays développés, cela n’arrive pas avec la même fréquence.» Toujours plus prompt à dénoncer le racisme larvé qui mine la société américaine après être resté prudent sur le sujet au cours de son premier mandat, Barack Obama a évoqué une tragédie qui résonne aujourd’hui à Charleston. Il a ainsi cité les propos tenus par Martin Luther King peu après le bombardement d’une église de Birmingham en 1963, où plusieurs adolescentes noires trouvèrent la mort.

Dylann Roof, diplômé d’un collège de Lexington, en Caroline du Sud, a laissé une empreinte digitale explicite sur sa page Facebook. Une photo le montre, le visage vide et fâché. Il porte une veste sur laquelle sont cousus deux drapeaux, l’un représentant l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid et l’autre la Rhodésie, deux emblèmes utilisés par les suprémacistes blancs aujourd’hui encore. Il a été arrêté à 300 km de Charleston, en Caroline du Nord, à bord de sa voiture après quatorze heures de chasse à l’homme. Il était armé.

Selon la police, le suspect aurait agi seul, même si certains craignent qu’il ait été radicalisé par des groupes suprémacistes blancs. Il est actuellement détenu à la prison de Shelby. Son casier judiciaire n’est pas vierge, même s’il ne contient que des faits mineurs. Il a été arrêté au début mars pour possession de drogue. Quand il a été interpellé, il avait dans sa poche du Suboxone, une substance puissante de type méthadone généralement utilisée pour traiter les addictions aux opiacés. Il n’avait pas d’ordonnance lui permettant d’en acquérir. Un mois plus tôt, interdit d’accéder à un centre commercial pour avoir posé des questions bizarres aux employés d’un magasin, il brava l’interdiction et fut condamné à douze jours de prison.

Jeudi, dans l’église Emanuel, la communauté afro-américaine, sous le coup de l’émotion, était réunie pour pleurer les victimes. Parmi elle, des personnes qui ont vécu les années où sévissaient encore les lois discriminatoires Jim Crow. L’élu démocrate du Congrès James Clyburn s’est exprimé pour appeler sa communauté à «rompre le silence» afin de dénoncer les actes racistes qui touchent toutes les ethnies et toutes les religions. Certains leaders de la communauté musulmane n’ont pas manqué d’exprimer leur crainte face à ce type de crime.

Parmi les victimes de la fusillade de Charleston figure le pasteur Clementa Pinckney, 41 ans, ainsi que sa sœur. A Charleston, où il représente un district particulièrement défavorisé où habite une proportion importante d’Afro-Américains, il était devenu une personne qui compte. Elu du Sénat de l’Etat de Caroline du Sud, il était une personnalité politique et religieuse appréciée. Selon les premiers témoignages, il aurait été délibérément visé par le tueur présumé. Clementa Pinckney s’est particulièrement distingué ces derniers mois en martelant la nécessité, pour les policiers, de porter des caméras afin que leur action puisse être analysée en cas de problème. Sa conviction s’est forgée après que Walter Scott fut abattu dans le dos par un policier blanc, une scène qui fut toutefois filmée grâce au téléphone portable d’un passant.

Barack Obama a cité les propos de Martin Luther King tenus après l’attentat de Birmingham en 1963