Tout d’abord, le parti maîtrise le ciel. Jeudi, pour l’inauguration du 18e congrès du Parti communiste chinois (PCC), les drapeaux rouges dressés au sommet du Palais du peuple claquaient sur un fond bleu azur. Ce jour-là, comme pour tous les grands événements politiques, l’air de Pékin (l’une des villes les plus polluées au monde) était presque pur.

Ensuite, le parti a seul la maîtrise du calendrier. Il ne dévoile ses rendez-vous qu’à la dernière minute. Pourquoi le ferait-il plus tôt? Il ne rend de comptes à personne sinon à ses 82 millions de membres. Il n’a pas de campagne politique à mener, nul compétiteur sur son territoire. Le parti-Etat, en dernier ressort, continue de tout contrôler au nom du «centralisme démocratique».

En 2012, la Chine demeure officiellement un Etat communiste. L’un des derniers avec ses voisins nord-coréens et vietnamiens. Comment le pays le plus peuplé de la planète peut-il concilier une économie en grande partie convertie au marché avec un parti unique? Comment, à l’heure de la globalisation, la dictature léniniste est-elle parvenue à se renforcer, alors que les Etats frères d’Europe de l’Est se sont effondrés? Est-ce une anomalie ou ce régime est-il appelé à «durer 10’000 ans», comme le proclame l’un de ses slogans?

Pour lever un coin du voile sur l’une des machines politiques les plus mystérieuses qui soient, rien de tel que d’assister à son congrès.

Le 8 novembre à 9 heures du matin, le plus grand parti du monde a inauguré son congrès quinquennal en fanfare, au son de l’hymne national (il le clôturera le 14 en chantant l’Internationale). 2270 délégués ont afflué de tout le pays pour renouveler les 200 membres du comité central, avaliser la nouvelle composition du bureau politique et de son comité permanent (de 7 à 9 membres), qui représente le noyau dirigeant du pays. Les «représentants du peuple» devront encore donner leur accord à une révision de la charte du parti.

Lors d’une conférence de presse, la veille, le porte-parole du congrès, Cai Mingzhao, a expliqué que la préparation de cette réunion avait nécessité une année de travaux et mobilisé sept équipes de recherches. Un projet de nouvelle charte a été soumis à 4015 membres du parti qui ont pu faire des suggestions. De même, 4511 personnes ont assisté, le 23 juillet dernier, à un séminaire de préparation mené par le secrétaire général Hu Jintao. Eux aussi ont pu faire des suggestions. Le rapport de ce même secrétaire général a, ensuite, été approuvé le 4 novembre par le dernier plénum issu du 17e congrès. Tous ces processus sont qualifiés de démocratiques. Cette année, ils sont particulièrement importants, puisqu’une cinquième génération de dirigeants emmenée par Xi Jinping va accéder au pouvoir suprême.

Tout cela peut paraître étrange. Et cela l’est – y compris pour des Chinois. Il n’existe en effet aucune règle écrite pour le transfert du pouvoir. Après les massacres politiques de l’ère maoïste (première génération de dirigeants), puis le bain de sang de 1989 ordonné par Deng Xiaoping (2e génération) pour stopper les manifestants pro-démocratie, Jiang Zemin (3e génération) a inauguré, en 1992, une direction collective qui se renouvelle tous les dix ans de façon bien plus pacifique. C’est cette formule que voudrait aujourd’hui institutionnaliser le parti pour «normaliser» le régime. Les luttes de factions – entre groupes d’intérêts, entre réformateurs et conservateurs, entre «princes» et Ligue de la jeunesse, entre provinces côtières et arrière-pays – n’en sont pas moins vives. Mais elles font moins de victimes, même si l’affaire Bo Xilai – qui a terni l’image du parti tout au long de l’année – est le produit de ces bagarres politiques.

Après la fanfare, Wu Bangguo, le numéro 2 du parti, instaure une minute de silence à la mémoire de Marx, Lénine, Mao et plusieurs hauts dignitaires du régime. La liste ne mentionne ni Hu Yaobang ni Zhao Ziyang, deux leaders purgés à la fin des années 1980 pour leur soutien à des réformes politiques. Pas de surprise, mais le message est clair. On note au côté de Hu Jintao, comme s’il était encore le numéro 1, la présence de Jiang Zemin (figure tutélaire de la faction de Shanghai). Que fait-il avec les membres du bureau politique? Il n’a plus aucun titre officiel depuis huit ans. Mais il est l’inventeur de l’«importante pensée de la triple représentativité», qui figure depuis dix ans dans la charte comme l’une des sources du «socialisme aux couleurs de la Chine».

Le secrétaire général Hu Jintao lit ensuite, durant plus d’une heure trente, son rapport. Plutôt qu’un chef de parti, il apparaît comme le pion d’un appareil. Chaque virgule de son texte (lire nos éditions de vendredi) a été l’objet d’intenses arbitrages. Au final, le message s’adresse à toutes les composantes d’un parti qui prétend représenter l’ensemble des forces les plus avancées du pays (et non plus simplement le prolétariat) et renvoie dos à dos réformateurs et conservateurs en dessinant une voie médiane: celle de la continuité.

Est-ce une bonne nouvelle? Zhao Jun, 27 ans, délégué de la province du Guangdong et première participation à ce type d’exercice, en est convaincu: «Aujourd’hui, je suis fier d’être un membre du parti. Avec ce programme, la Chine va être encore plus forte», explique-t-il sur les marches du palais qui domine la place Tiananmen. Au journaliste étranger, il précise que «la Chine est un pays pacifique et amical». Il ajoute enfin: «Je suis heureux pour le PCC, je suis heureux de la victoire d’Obama!» Pourquoi? «Parce qu’il se soucie des masses, il privilégie comme nous le bien-être social [«minsheng»], même si nous avons un autre système.»

Les délégués, on l’a dit, sont censés représenter toute la société. Il y a environ un quart de «paysans», un quart de femmes, 15% d’ouvriers, 1% d’entrepreneurs privés, etc. On observe aussi une femme en tenue d’hôtesse de l’air, beaucoup de policiers, encore plus de militaires. Les représentants des «minorités ethniques» (au nombre de 56) sont en tenue traditionnelle. Wei Zuqiong arbore cinq colliers massifs en argent et une superbe coiffe du même métal sculpté, où domine un phénix. Elle représente l’ethnie Shui de la province du Guizhou. Que pense-t-elle du rapport du secrétaire général? «Très bien, très, très bien.» Et que fait le parti pour la minorité Shui, demande une journaliste de l’agence Chine nouvelle? «Il va construire un musée du folklore Shui. Cela permettra de développer l’industrie du tourisme.»

Au centre de presse du congrès, le personnel distribue un livre pour les journalistes étrangers: «Que savez-vous du Parti communiste chinois?» A la page 50, Li Junru, l’auteur, écrit: «Le principe organisationnel du Parti communiste chinois repose sur un centralisme démocratique […]. Toutefois, ce n’est pas avec une discipline organisationnelle coercitive que les membres du PCC parviennent à une telle unanimité. Ici, je vais vous révéler un secret: c’est au moyen de l’«étude» que tous les membres du PCC s’organisent.»

La notion d’étude renvoie au confucianisme. Depuis une bonne décennie, le parti s’est «confucianisé». Certains membres – très isolés il est vrai – auraient même voulu le renommer Parti confucéen. C’est du moins le message que veut faire passer la nouvelle élite chinoise: elle est une méritocratie qui repose sur un antique héritage, tout en adoptant les méthodes modernes du marketing et de la gestion économique. Ce discours a trouvé un écho favorable non seulement chez certains patriotes chinois, mais également chez de nombreux étrangers, en particulier les hommes d’affaires, séduits par l’efficacité de ce capitalisme autoritaire. Peut-être est-il bon de rappeler ici que, d’une part, le PCC a été créé en 1921 pour délivrer le peuple chinois du joug de l’impérialisme, aussi bien que de l’héritage confucéen et que, d’autre part, le système reposant sur la méritocratie confucéenne, c’est-à-dire l’Empire, s’est effondré en 1911, incapable de s’adapter aux défis de l’ouverture et de la modernisation.

Après le rapport de Hu Jintao, les délégués du 18e congrès se sont donc mis à l’étude. Par groupe ou par province. Vendredi, le Zhejiang organisait sa session d’évaluation. Cette province est la plus riche de Chine avec le Guangdong. C’est aussi celle que dirigeait Xi Jinping, l’homme qui remplacera Hu Jintao dans une semaine. Elle est surtout connue pour être le berceau du nouveau capitalisme chinois, celui des entrepreneurs privés actuellement en difficulté. Zhao Hongzu, le secrétaire général du PC de la province, dirige les travaux, ou plutôt s’applique à faire la transition entre la lecture des différents rapports sur «le» rapport. Chacun extirpe du texte du secrétaire général des phrases qui confortent sa politique au niveau local. Les représentants des villes de Hangzhou, Wenzhou, Shaoxin et Yiwu se félicitent des nouvelles mesures qui devraient renforcer le commerce, l’industrie et la finance. Les représentants des industries d’Etat, privées, de la pêche maritime en font de même, etc.

Après une heure trente de lecture, la parole est donnée aux journalistes (un gage de démocratie, insistent désormais les représentants du parti). Chine nouvelle (la première question est toujours pour l’agence officielle lors d’une conférence de presse du parti) et les autres médias locaux se sont concentrés sur le sort de l’économie privée. L’unique étranger a voulu savoir comment la province allait interpréter la réforme politique évoquée par Hu Jintao. «Voilà une excellente question», a répondu Zhao Hongzu. «Ce sera dur, mais c’est nécessaire. Comme l’a dit le secrétaire général, il faut créer de meilleures garanties institutionnelles en vue du 19e congrès.» C’est à peu de chose près ce que me disait une semaine plus tôt un conseiller de l’ambassade de Chine à Pékin, avant de me remettre un visa.

Institutionnaliser un régime qui reposait jusqu’ici essentiellement sur le secret et l’arbitraire. Cela semble être la grande tâche politique du moment. Les institutions devenant plus transparentes, le PCC espère gagner en légitimité sans avoir à céder un pouce de pouvoir. «Dans le passé, les pays socialistes n’ont pas créé de mécanisme mature pour le transfert du pouvoir, mais le PCC a réalisé une expérience tout à fait concluante», écrit le Global Times, contrôlé par le parti. Ce journal, représentant d’une ligne nationaliste décomplexée, explique quotidiennement à ses lecteurs que la démocratie «occidentale» est en train d’échouer car elle fait le lit du populisme. La Chine serait en passe d’élaborer un modèle politique autoritaire alternatif et crédible, qui «pourrait aussi contribuer aux pratiques politiques dans l’ensemble du monde».

Jeudi, durant toute la matinée, la place Tiananmen, transformée en place de parking géante pour les délégués du peuple, était inaccessible au peuple. En son centre, au pied du monument dédié aux martyrs de la révolution, quatre pompiers en tenue orange étaient au garde-à-vous avec leur extincteur d’incendie. Aucune immolation n’a été déplorée ce jour-là à Pékin.

Une méritocratie qui repose sur un antique héritage, tout en adoptant les méthodes modernes du marketing

En affichant davantage de transparence,le PCC veut gagner en légitimité sans lâcher une once de pouvoir