«Vous ne trouvez pas que l'Iran est devenu une grande prison pour réformateurs?» Il faut plus qu'une question impertinente pour déstabiliser Habibollah Askarowladi, poids lourd de la droite ultraconservatrice et maître du bazar, qui a financé et organisé la révolution dont le régime a célébré début février le 22e anniversaire. «Non, répond-il. L'Iran est une petite prison pour ceux qui servent de base à l'ennemi.»

L'assurance de cet homme, après trois défaites électorales cinglantes, peut surprendre. Elle montre en tout cas que rien n'est perdu pour les conservateurs. A moins de quatre mois de la présidentielle du 8 juin, le bilan du président Khatami a été réduit à néant: ses réformes sont dans l'impasse, ses troupes décimées et lui-même hésite à se représenter. Une situation qui se détériore de jour en jour sous le feu continu de la justice, un bastion tenu par le clergé chiite le plus conservateur.

Cinq journalistes ont été récemment arrêtés. Ils rejoignent en prison la quinzaine de grands noms de la presse qui s'y trouvent déjà. Plusieurs députés réformateurs du parlement ont été convoqués par la justice pour leurs propos politiques. Le 12 février, le pouvoir judiciaire a également inculpé de «fraude électorale» Mostafa Tadjzadeh, vice-ministre de l'Intérieur en charge de l'organisation des élections et homme clé de l'état-major réformateur. Mais on sait que les fraudes constatées aux législatives de février 2000 visaient à aider le candidat conservateur Rafsandjani.

De plus, on est toujours sans nouvelles de deux célèbres prisonniers politiques, le dirigeant étudiant Ali Afshari et Ezzatollah Sahabi, 75 ans, figure historique de l'opposition progressiste. Les deux hommes ont été lourdement condamnés pour avoir participé à une conférence à Berlin jugée «anti-islamique», mais sont également poursuivis pour un discours dans une université de Téhéran. Selon leurs proches, ils seraient séquestrés dans un lieu secret afin de leur extorquer des aveux télévisés.

Une stratégie semble pourtant se faire jour au milieu de cette multitude d'arrestations: accréditer la thèse d'un vaste complot mené par les réformateurs de Khatami contre le système islamique grâce à une alliance secrète avec les forces semi-légales des nationalistes laïques et l'ayatollah Montazeri, en résidence surveillée depuis des années. Une première tentative semble avoir été éventée à Chiraz: les autorités ont mis la main sur des dizaines de milliers d'affiches qui devaient être distribuées lors du discours du président dans cette ville le 15 janvier. On y voyait Khatami aux côtés de Mossadegh, premier ministre nationaliste et laïc destitué en 1953 et qui représente encore un tabou dans la République islamique. En remontant la filière de l'imprimerie, l'enquête n'a pas abouti aux cercles de l'opposition progressiste, mais à deux employés locaux des Gardiens de la révolution qui disent avoir reçu des ordres venant d'en haut.

«La tension monte au fur et à mesure des crises que provoquent les conservateurs, estime un analyste politique, et on s'approche du moment fatidique que Khatami tente de retarder depuis quatre ans: l'épreuve de force directe entre les deux factions.» Pour ce bras de fer, les adversaires du président disposent des forces armées, des milices para-étatiques et des médias officiels. Le président Khatami, lui, a le soutien de la rue, mais refuse absolument d'y faire recours.

Alors Khatami, que l'on dit passablement découragé, n'a toujours pas annoncé sa candidature à sa propre succession, malgré les implorations parfois pathétiques de ses partisans. Il cherche sans doute à poser ses conditions afin d'avoir les coudées plus franches lors d'un second mandat. «Khatami attend que les conservateurs se rendent enfin compte qu'ils ont besoin de lui s'ils veulent sauver le régime», poursuit l'analyste. Mais les conservateurs ont encore du chemin à faire: certains ont toujours pour projet d'éliminer carrément le président alors que d'autres tentent de lui imposer des conditions draconiennes s'il veut que les élections se déroulent normalement. Du coup, tout semble possible. «On navigue à vue», admet un diplomate. Certains scénarios évoquent le retrait de Khatami et le retour de l'ancien président Rafsandjani, d'autres le retrait de Khatami au profit d'un candidat plus réformateur que lui, d'autres encore la réélection d'un Khatami très affaibli.