Le patron du Pentagone, Chuck Hagel, l’a déclaré à la BBC lundi. Toutes les options ont été étudiées. «Nous sommes prêts à y aller.» Après les propos très durs du secrétaire d’Etat, John Kerry, qui a parlé «d’indécence morale» pour qualifier l’usage massif d’armes chimiques dans la région de la Ghouta orientale, près de Damas, l’Amérique semble avoir entamé le compte à rebours avant d’intervenir militairement en Syrie.

Pour Chuck Hagel et John Kerry, d’anciens combattants du Vietnam qui ont vécu de près les horreurs de la guerre et qui ont regretté d’avoir voté en faveur d’une invasion de l’Irak en 2003, la perspective de l’usage de la force contre le régime de Bachar el-Assad n’a pas été facile à accepter. Elle l’a été encore moins pour Barack Obama qui, après le départ des Panetta, Clinton et Petraeus, s’était surtout entouré, à l’exception de Susan Rice et de Samantha Power, de personnes rétives à voir les Etats-Unis ­continuer de jouer les gendarmes du monde, en particulier dans une région aussi instable que le Moyen-Orient.

Aujourd’hui, à voir la manière dont l’administration démocrate tente de justifier des mesures coercitives contre Damas, difficile d’imaginer qu’il ne s’agit que d’un bluff. La Maison-Blanche a promis de déclassifier un document du patron du renseignement américain, James Clapper, et de le publier mardi ou mercredi dans une tentative de convaincre l’opinion publique du bien-fondé d’une intervention. C’est sur la base de ce document qu’elle devrait en apporter la justification légale, étant donné que des frappes aériennes perpétrées par les Américains voire les Britanniques se dérouleraient sans le feu vert du Conseil de sécurité, bloqué par les veto russe et chinois. Dans le même temps, Washington maintient une intense activité diplomatique, notamment avec la France, le Royaume-Uni, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

Pour le président américain, l’hypothèse d’une action militaire en Syrie est le premier test majeur de son second mandat. S’il doit ­encore convaincre ses alliés de la pertinence de frappes contre des infrastructures syriennes susceptibles de servir à l’usage d’armes chimiques ou à l’approvisionnement en matériel de l’Iran, il fait face à un pays globalement hostile à toute intervention. Aujourd’hui, seuls trois Américains sur dix estiment que l’aventure afghane en valait la peine. Le contrecoup de l’engagement tous azimuts des forces américaines sous l’administration Bush, qui a coûté des centaines de milliards à l’Amérique, est manifeste: pourtant longtemps mus par le sentiment de devoir promouvoir la démocratie à travers le monde, la majorité des Américains jugent que leur pays n’a pas une obligation morale de sévir militairement. La Syrie paraît éloignée de ce que l’opinion publique perçoit comme les intérêts nationaux. Or, explique Gerald Seib dans le Wall Street Journal, contrairement au Rwanda en 1994, les intérêts américains en Syrie sont directement concernés. Le journaliste l’explique par le «facteur iranien». Avec le Hezbollah, Téhéran serait le grand bénéficiaire d’une non-intervention américaine, relève-t-il. Le Congrès, par ailleurs, qui n’a jamais hésité à ­critiquer la prudence de Barack Obama, est aujourd’hui très sceptique quant à la nécessité de punir le régime syrien par des frappes.

Le type d’intervention est aussi au cœur du débat. La Maison-Blanche envisagerait des frappes li­mitées en temps et en intensité. L’objectif serait apparemment de donner à Bachar el-Assad un signal clair indiquant que l’usage d’armes chimiques ne sera plus toléré, et non de le renverser. La peur de créer un vide à la tête de l’Etat syrien qui pourrait profiter aux djihadistes semble convaincre l’administration de limiter l’ampleur de l’action militaire. C’est pourtant ce qui inquiète plusieurs experts. Une intervention avant tout symbolique risque de saper davantage le statut de grande puissance des Etats-Unis. Une opération plus ambitieuse pourrait a contrario entraîner l’Amérique dans une guerre sans fin.

La majorité des Américains jugent que leur pays n’a pas une obligation morale de sévir militairement