Revue de presse

La condamnation de Berlusconi signe-t-elle le retour à la guerre civile froide?

Les éditorialistes italiens ne sont pas très optimistes après la condamnation de Silvio Berlusconi: qu’on la trouve justifiée pour les uns, très, trop dure pour les autres, cette condamnation met en péril l’actuel gouvernement de réconciliation. Et promet le retour à une «guerre civile froide»

«Qu’est-il arrivé avant, pour que l’on en arrive à une sentence de ce genre? Oui, qu’est-il arrivé vraiment dans les vingt dernières années dans cet infortuné pays, dans l’ombre d’un pouvoir démesuré et en dehors de tout contrôle et qui se concevait lui-même comme omnipotent et éternel? Et comment cela a-t-il pu se passer au centre de l’Europe et dans les années 2000?»: c’est par cette batterie de questions sans relâche que l’éditorialiste de La Repubblica, Ezio Mauro, commente la récente condamnation du Cavaliere à 7 ans de réclusion. Pour lui, pas de doute: au-delà des chefs d’accusation factuels et déjà gravissimes en soi, ce que le tribunal de Milan a condamné hier va bien au-delà: il a sanctionné, dans le fond, la démesure et l’abus de pouvoir.

«C’est bien de cela qu’il s’agit, de deux catégories politiques et publiques et qui imposent par conséquent un jugement politique pour un leader politique qui, dans la période où a éclaté l’affaire Ruby, avait une responsabilité institutionnelle de tout premier plan comme chef du gouvernement italien.»

Et maintenant? Pour Ezio Mauro, la première conséquence serait, évidemment que le Cavaliere se retire de la vie politique, «comme cela se ferait partout ailleurs. Mais en Italie, cela ne se passera pas. La politique est le vrai bouclier du Cavaliere. Et le gouvernement, avec sa majorité contradictoire, constitue l’ultime table où il essaie de négocier, promettant tout […] en échange d’une aide.» Sinon? Sinon, ce sera le retour du Cavaliere sur la place publique et la promesse qu’il incendiera tout, car, conclut Ezio Mauro, «le populisme a cette conception de l’Etat: ou tu diriges l’Etat ou tu le combats». Tragique perspective…

Une perspective que ne partage pas complètement La Stampa, le quotidien turinois, qui voit, sous la plume de Marcello Sorgi, «Le rideau sur l’ère du Cavaliere». «La sentence avec laquelle le tribunal de Milan a condamné Berlusconi à sept ans de prison et une interdiction perpétuelle d’exercer une fonction publique et un mandat politique signe tout à la fois la fin de l’aventure politique du Cavaliere et plus généralement la fin de la seconde République dont, entre autres, l’ex-président du Conseil était le symbole, comme Andreotti fut le symbole de la première République. Dans le passé […] Berlusconi nous a habitués à des chutes à l’improviste et à de subites résurrections. Mais cette fois, c’est pire que toutes les fois précédentes, comme lui-même a commencé à le comprendre, même si hier il a préféré le nier dans sa première réaction officielle.» Pour Marcello Sorgi, pas de doute: le destin politique de Berlusconi est scellé. Toutes ses futures gesticulations vouées à l’échec. Ne lui restera alors plus que la solution de la fuite ou de la cassation. Un recours en cassation sur lequel l’éditorialiste n’a aucun doute également: ce sera l’échec pour lui.

Quant à l’avenir du pays, deux axes de réflexion: le jugement d’hier confirme la liquidation de la seconde République. Mais il ouvre un vide qui sera pire encore que celui ouvert par la liquidation de la première République. «Le gouvernement d’entente, qui devait favoriser la pacification du pays après l’inutile et interminable époque de la guerre civile, survivra sans doute encore un peu dans une sorte de suspension. Mais sans aucune agilité politique et sans la force nécessaire pour affronter la gravité du moment. Mais il faudra, malgré tout, s’y agripper. Comme à un radeau au milieu de la tempête»… Quelle image!

Un radeau au milieu de la tempête qui s’annonce? L’éditorialiste du «Corriere della sera» n’est également pas loin de le penser, même s’il n’utilise pas les mêmes termes. Ni surtout les mêmes charges argumentatives: on sent en effet que Pierluigi Battista trouve la condamnation d’hier très dure et propre à rallumer les guerres de tranchées entre les uns et les autres: «Après la sentence d’hier, des plus dures, qui s’abat avec fracas sur Silvio Berlusconi et sur son parti, le futur politique du pays n’est pas des plus charmants. Et la faille qui, depuis vingt ans, déchire l’opinion publique italienne est plus profonde et plus irréductible que jamais».

Bref, on sent chez Pierluigi Battista la crainte de voir s’imposer à nouveau une «guerre civile froide», une guerre civile «à basse intensité» qui ruinera sans doute la rhétorique de la réconciliation. C’est pourquoi, conclut l’éditorialiste, il faudra «de l’autocontrôle et du sens des responsabilités pour ne pas précipiter le gouvernement actuel dans la spirale de la division. Depuis hier, tout cela sera plus difficile.»

Incendie à tous les étages pour l’un; radeau de la méduse pour l’autre; lendemain très difficultueux pour le troisième: la liquidation du système Berlusconi ouvre des perspectives qui rendent singulièrement mélancoliques les commentateurs. Parce que la bête politique ne se laissera pas faire. Parce que l’Italie verra confirmer ses fractures. Parce qu’il n’est, tout simplement, pas aisé de sortir ainsi de vingt ans d’un système qui a tout gangrené.

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