Wassim Mukdad se dit «soulagé». Ce musicien syrien, détenu en 2011 dans son pays et arrivé en 2016 en tant que réfugié en Allemagne, est l’une des nombreuses parties civiles du procès historique qui s’est terminé, jeudi 13 janvier, à Coblence, dans l’ouest de l’Allemagne.

Après 107 journées d’audience, les juges ont condamné l’ancien colonel syrien Anwar Raslan à la prison à vie pour crimes contre l’humanité. Une condamnation inédite pour ce premier procès au monde à impliquer d’ex-responsables du régime syrien. Ayant pu se tenir en Allemagne grâce au principe de «juridiction universelle», ce procès a déjà permis la condamnation l’an dernier d’un autre membre des services secrets pour complicité de crimes contre l’humanité.

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Cette fois, la cour a jugé Anwar Raslan co-responsable de la mort de 27 personnes, de torture sur des milliers de prisonniers et de violences sexuelles, entre avril 2011 et septembre 2012, lorsque ce membre des services secrets était chargé des interrogatoires au centre de détention al-Khatib, près de Damas. C’est dans cette prison que Wassim Mukdad a été torturé durant cinq jours, en octobre 2011.

Si Wassim Mukdad se sent soulagé, c’est surtout parce que ce procès s’est déroulé «dans la dignité», «à l’opposé de ce que l’on vit en Syrie». «Ce procès est un premier pas sur le très long chemin vers la justice», juge ce plaignant. Le soulagement se ressent aussi chez le défenseur des droits de l’homme Anwar al-Bunni, installé depuis 2015 à Berlin. «Les victimes qui ont témoigné représentent aussi les personnes encore en prison, celles qui sont mortes et celles qui ont disparu», estime-t-il.

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Reconnu par hasard

Anwar al-Bunni a été l’une des chevilles ouvrières de ce procès. En 2015, il a reconnu, par hasard, dans un magasin berlinois, le fameux ex-colonel Raslan qui l’avait frappé «quelques fois» durant sa détention, avant 2011. «Quand je l’ai vu sur le banc des accusés à Coblence, je n’ai pas pensé à mon cas personnel mais à ce qu’il représente. Avec ce verdict, le régime tout entier est condamné pour crime contre l’humanité.»

Historique, ce procès pourra servir de «base à de prochains procès», espèrent les avocats des parties civiles. «Une partie des preuves présentées à Coblence, dont les photos du «rapport César», pourront être utilisées au besoin dans d’autres procédures», explique l’avocat Patrick Kroker. Constitué de dizaines de milliers de photos de victimes de torture, le «rapport César» a été exfiltré de Syrie en 2015 par un ancien photographe militaire. «Ce procès aura valeur d’autorité pour ouvrir d’autres procès contre des responsables syriens», estime Patrick Kroker.

C’est, de fait, déjà le cas avec l’ouverture, la semaine prochaine, à Francfort-sur-le-Main, du procès d’un ex-médecin syrien soupçonné de torture dans une prison militaire de Homs. Des plaintes ont aussi été déposées en Suède, Autriche, Norvège et au Canada. En France, une information judiciaire a notamment été ouverte en avril dernier pour des attaques chimiques perpétrées en 2013 en Syrie.

Echo limité pour les Syriens

Malgré la satisfaction liée au verdict, les parties civiles pointent certains écueils dans ce procès, comme l’absence de traduction systématique des débats en arabe, langue des victimes et des 800 000 Syriens qui vivent désormais en Allemagne. «L’Histoire se base sur des documents dont l’accès sera limité pour le peuple syrien. La même erreur va être commise au procès de Francfort», regrette Wassim Mukdad. Ce musicien espère désormais voir le président Bachar el-Assad «sur le banc d’un tribunal». Un vœu pieux à ce stade. En raison des veto des alliés russe et chinois, aucune cour pénale internationale ne peut poursuivre l’actuel dirigeant syrien.