En grande majorité des femmes, mais aussi des enfants et dans de rares cas des hommes, sont défigurés chaque année par les attaques à l’acide au Pakistan, pays musulman, conservateur et rural. Mais depuis l’adoption par l’Assemblée nationale en décembre 2011 d’un amendement au Code pénal, le taux d’inculpation a triplé, passant de 6% en moyenne à 18% aujourd’hui, selon les données de l’ONG Acid Survivors Foundation (ASF).

L’amendement prévoit une peine minimale de 14 ans de prison, pouvant aller jusqu’à la perpétuité – contre un maximum de 10 ans auparavant – et une amende d’un million de roupies (10 000 dollars) pour quiconque est reconnu coupable d’agression au vitriol. «Depuis que la Cour suprême s’est intéressée à ce problème, il est devenu plus simple de condamner les agresseurs. Le témoignage d’une seule victime est maintenant suffisant pour condamner un agresseur», constate Sikander Naeem, un avocat défendant des victimes.

Mourir ou survivre dans la honte

Mais faut-il encore que les victimes survivent pour pouvoir témoigner. A l’automne dernier, un couple de la partie du Cachemire administrée par le Pakistan a tué sa propre fille de 15 ans en l’aspergeant d’acide car elle avait «déshonoré» la famille en discutant avec des garçons. Les parents, qui avaient reconnu leur crime, ont été libérés sous caution faute de témoin.

Sidra Javed, une adolescente qui s’est fait vitrioler en juin 2011 après avoir refusé les avances du fils de son patron, a, elle, témoigné contre son agresseur qui a détruit sa vie à jamais. Depuis cette agression, la jeune fille qui gagnait 46 dollars par mois dans une usine de l’est du pays a le visage défiguré, le corps en grande partie brûlé, est aveugle de l’œil droit et ne voit presque rien de l’œil gauche. Sans le sou, sa famille a tout sacrifié pour porter l’affaire devant les tribunaux. «Parfois nous n’avions pas assez d’argent pour nous payer un repas par jour», se souvient-elle.

Après 13 mois de combat judiciaire, la famille de Sidra a eu gain de cause. Son agresseur a été condamné à 14 ans de prison. «J’étais vraiment soulagée et heureuse pour mon père, qui n’a pas ménagé ses efforts. Mais lorsque je pense à moi, à ma vie, à mon visage, j’ai le sentiment que la peine aurait dû être encore plus sévère», confie-t-elle. Sidra a déjà subi six actes chirurgicaux pour redessiner son visage. Les médecins doivent reconstruire ses oreilles et ses lèvres et lui transplanter des cheveux. L’adolescente vit cloîtrée chez elle et déteste raconter son histoire.

Après la loi, un tribunal spécial

«Afin de simplifier les procédures et d’accélérer le versement des compensations aux victimes, le Pakistan devrait mettre sur pied un tribunal spécial pour les cas d’attaques à l’acide», soutient Me Sikander Naeem. Des organisations locales militent aussi pour encadrer la vente de l’acide et exhortent le gouvernement à adopter une vraie stratégie pour juguler ces violences.

Si la jeune Sidra a bénéficié de la nouvelle loi et du soutien de sa famille, ce n’est pas le cas de Naziran Bibi. Cette mère de deux enfants, vitriolée par la femme d’un homme qu’elle avait été forcée d’épouser – cette histoire, horrible et complexe, a fait l’objet d’un livre publié en France – avait abandonné en 2009 les procédures contre son agresseur. «Je ne voulais pas abandonner, mais l’une de mes sœurs est mariée à quelqu’un de ma belle-famille. Ils la menaçaient. Ma vie était déjà ruinée, mais je ne voulais pas que celle de ma sœur le soit aussi», témoigne-t-elle.

La jeune femme a accepté un règlement hors cour de 4000 dollars, a acheté un lopin de terre et ouvert une échoppe. Aurait-elle agi autrement avec la nouvelle loi? «Pas sûr, admet-elle franchement. La seule manière de rétablir la justice serait de les vitrioler à mon tour.»