Le nom de Vulcain ne lui va pas comme un gant. Condoleezza Rice a l'air si frêle. On l'imagine mieux sur la glace – elle a pratiqué le patin artistique de compétition. Ou alors au piano – elle est virtuose. Mais cette célibataire a aussi rêvé un temps de devenir la patronne de la Ligue nationale de football (américain). C'est son côté dur, qu'on lit aussi sur son visage, sourire parfois figé sous la permanente impeccable. C'est le côté Vulcain de la directrice du Conseil national de sécurité dont George Bush a fait mardi la première secrétaire d'Etat noire des Etats-Unis, pour succéder à Colin Powell. Plus de deux siècles après Thomas Jefferson, premier occupant du poste, auteur de la Déclaration d'indépendance («tous les hommes sont créés égaux»), qui n'arrivait pourtant pas – vraiment pas puisqu'il a une descendance noire – à se séparer de ses esclaves…

Vulcain est donc aussi son nom. A Birmingham où elle est née en 1954, dans l'Alabama encore ségrégationniste, la ville avait dressé une grande statue du dieu du feu, en hommage aux aciéries qui la faisaient alors vivre. Il y a cinq ans, quand George Bush puisait dans le vivier de son père une équipe de conseillers pour formuler sa politique extérieure, ils s'étaient emparés du nom de la statue de Condi – les Vulcains – et les républicains l'avaient popularisé pour montrer leur détermination. Avec la nouvelle ministre, il y avait Powell, Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, Richard Armitage, le bras droit de Colin Powell qui vient aussi de donner sa démission.

Ce que ne disait pas alors le parti républicain, c'est que la statue de Birmingham avait été démontée en 1999 pour restauration. Mauvais présage? Au pouvoir, et dans la guerre, l'équipe qui devait guider le président novice s'est déchirée. Les deux pragmatiques du Département d'Etat ont tenté de résister aux faucons du Pentagone et de la Maison-Blanche. Leur départ au bout de quatre ans est la sanction de leur échec.

Mais où était Rice? Chacun le sait: tout près du bureau ovale. Et cela a un sens précis: la directrice du CNS, quatre ans durant, a été la loyauté faite femme, et c'est pour cela que George Bush l'a choisie comme secrétaire d'Etat. Le président en fait d'ailleurs un système. Au moment où va s'ouvrir son second mandat, il déplace ses fidèles de la Maison-Blanche vers les grands ministères. Son conseiller juridique, Alberto Gonzales, va à la Justice. Sa conseillère pour les affaires intérieures, Margaret Spellings, devrait reprendre l'Education. Et Tom Ridge, le secrétaire à la Sécurité intérieure, pourrait être remplacé par Fances Townsend, qui occupe les mêmes fonctions à la Maison-Blanche. Des démocrates parlent déjà d'une ossification du pouvoir, dans lequel on n'entendra plus qu'une seule voix, celle du chef.

Car quelle est la politique de Condoleezza Rice, sinon celle de George Bush – donc celle, le plus souvent, des faucons? Il lui est arrivé de faire cause commune avec Powell, mais c'était sur des sujets où le président comprenait qu'il ne pouvait plus suivre les conseils des plus durs: l'Iran, la Corée du Nord. Et elle vient de lui remettre un mémo prônant une ouverture à l'Europe, un réengagement au Proche-Orient après la mort de Yasser Arafat: ça coule de source.

Souvent, elle a servi aussi de paratonnerre. Par exemple en allant témoigner publiquement devant la Commission du 11 septembre, pour arranger un peu les contradictions de Bush. Ou alors en demandant à son adjoint, Stephen Hadley (qui lui succède à la tête du CNS), de porter le chapeau de l'énorme bourde du discours sur l'état de l'Union l'an passé: le président avait fait allusion à des achats d'uranium nigérien par l'Irak, alors que tout le monde savait que c'était bidon.

L'hostilité du Département d'Etat à la politique agressive voulue par Dick Cheney et Donald Rumsfeld était sans doute autant celle des diplomates que celle de Colin Powell lui-même. Condi Rice a rendu hommage hier à leur professionnalisme. Si elle vient pour une purge (comme celle qui est en cours à la CIA), la partie sera rude. Mais George Bush pressent sans doute qu'il a besoin d'infléchissements, sinon dans les faits, en tout cas dans les mots. Or Rice n'a pas la même histoire que Cheney et Rumsfeld, avec qui elle a aussi eu des affrontements: quand le président a prétendu confier à sa conseillère le soin de coordonner l'action en Irak, le chef du Pentagone (qui partira sans doute dans quelques mois) a agi comme s'il n'avait rien entendu.

Le premier mentor de la nouvelle ministre, sous Bush père, fut Brent Scowcroft, un critique têtu de la guerre du fils contre l'Irak. Et Rice est une soviétologue de formation: il ne pouvait pas être question, alors, de bombarder Moscou ou d'y envoyer les chars.

Au Proche-Orient, les Israéliens se disent convaincus qu'ils ont hérité au Département d'Etat de la meilleure amie. Rice a été l'interlocuteur constant, sur le plan d'évacuation de Gaza et sur le «mur», de Dov Weisglass, le bras droit d'Ariel Sharon. Weisglass est aussi l'homme qui a affirmé dans une récente interview qu'Israël ne voudrait jamais d'un Etat palestinien. La Maison-Blanche n'avait pas bronché. Mais Jérusalem, passé les élections, ne peut pas parier à coup sûr sur le laisser-faire américain. Après sa première entrevue avec Condi Rice, Sharon avait «confessé qu'il avait eu de la peine à se concentrer: elle a de très jolies jambes». On dit que l'ancienne patineuse, femme de tête, n'a pas apprécié cette muflerie.