«Les conditions pour venir à bout d’Ebola ne sont pas réunies»

Afrique de l’Ouest Absence de plan d’action, pénurie de médecins en brousse

Des responsables de l’OMS dénoncent les ratés de la guerre contre l’épidémie

Plusieurs responsables envoyés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en Afrique de l’Ouest, et que nous avons pu interroger sous le couvert de l’anonymat, sont unanimes sur Ebola: «Les conditions pour venir à bout de l’épidémie ne sont pas réunies.»

Le nombre de nouveaux cas n’augmente plus de façon exponentielle comme durant l’été. Mais le virus continue de se propager, parfois intensément, comme dans l’ouest de la Sierra Leone. «La baisse globale des nouveaux cas est surtout due au fait que la population s’est adaptée. Les gens se lavent davantage les mains ou les habitants contrôlent eux-mêmes les entrées dans leur quartier», soulignent ces critiques.

L’ONU se veut plus optimiste. «La mobilisation [internationale] a porté ses fruits, mais nous avons encore un long chemin à parcourir. Ce qui m’inquiète surtout, c’est quand nous allons atteindre des chiffres plus bas – ce qui devrait arriver assez tôt en 2015 j’en suis convaincu. Mais deux cas par-ci et trois cas par-là, cela reste une menace préoccupante pour n’importe quelle communauté ou n’importe quel pays», a estimé vendredi Anthony Banbury, le chef de la mission des Nations unies pour la lutte contre Ebola (UNMEER) au moment de passer la main.

Casques bleus, soldats américains ou britanniques, médecins cubains… «On a l’impression d’un grand orchestre, mais qui ne joue pas la même partition, regrette l’un des responsables de l’OMS interrogés. Il manque un plan d’action et une répartition claire des tâches. C’est d’autant plus rageant que les moyens sont là.» Mais est-ce le rôle de l’OMS? «L’organisation est toujours engluée dans le débat sur son mandat, souligne une autre source. Faut-il agir uniquement en soutien des gouvernements ou les suppléer lorsqu’ils ne peuvent pas faire face? A l’OMS, la réponse varie selon l’interlocuteur.» Au début de l’été dernier, les employés de l’organisation étaient en première ligne. Plusieurs d’entre eux ont été contaminés ou ont dû être évacués préventivement. Désormais, ils ont reçu l’instruction de ne pas soigner eux-mêmes des malades. Trop risqué.

«Il y a beaucoup de monde qui coordonne la réponse depuis Genève, Conakry, Freetown ou Monrovia, mais rares sont ceux qui sont prêts à travailler en brousse. C’est comme une punition», avance un de nos interlocuteurs. Les rivalités entre Genève, le siège de l’OMS, et le bureau africain, qui avait la haute main sur la réponse à l’épidémie jusqu’à l’été, restent vives. «Les Blancs sont perçus comme venant manger dans la gamelle des Africains», dit-il crûment. Car la guerre contre Ebola génère de l’argent. Beaucoup d’argent. L’ONU a demandé 1,5 milliard de dollars contre l’épidémie, un appel couvert aux trois quarts.

Une véritable «économie d’Ebola» s’est donc mise en place. «Chaque responsable de l’OMS dans les pays affectés, par exemple, a fait venir des dizaines de compatriotes: des Ougandais, des Kényans ou des Zimbabwéens», rapporte un autre expatrié occidental. Où est le problème? «Ils ont des salaires de consultants et jamais ils ne pourront toucher autant d’argent. Ils ont donc tout intérêt à garder leur poste et ne prennent pas le moindre risque. Or, face à une épidémie aussi imprévisible, il faut au contraire que les responsables locaux puissent prendre des initiatives, envoyer une équipe ou du matériel sans attendre une validation. Quitte à se tromper», analyse-t-il.

«Pour entrevoir la fin de l’épidémie, toutes les personnes qui ont été en contact avec des malades doivent être surveillées. On en est très loin», juge un autre humanitaire, qui revient de la région. Et de pointer la grande méfiance de la population. «Etre mis à l’isolement équivaut à une disparition. Des malades s’enfuient des centres de traitement ou donnent de faux noms pour éviter que leurs proches ne connaissent le même sort, raconte-t-il. Il faut absolument améliorer les soins et aider davantage les familles dont l’un des membres est interné.»

«Etre mis à l’isolement équivaut à une disparition. Des malades s’enfuient des centres de traitement»