Boycottera, boycottera pas? Pendant des semaines, Washington a tergiversé. Finalement, les autorités ont laissé entendre hier qu'elles seront présentes à la Conférence mondiale contre le racisme qui se tiendra à Durban du 31 août au 7 septembre. C'est David Harris, responsable d'une organisation juive américaine qui a vendu la mèche, à sa sortie d'une réunion avec le secrétaire d'Etat adjoint américain, Richard Armitage: «On peut s'attendre à ce que les Etats-Unis soient représentés à Durban, mais la principale question à régler est de savoir à quel niveau», a-t-il précisé. De quoi pousser un soupir de soulagement pour Mary Robinson, Haut-Commissaire aux droits de l'homme et secrétaire générale de la Conférence. Elle pouvait à juste titre redouter que l'absence américaine ne soit déjà le premier symptôme d'un naufrage diplomatique à venir.

Initialement, le Secrétaire d'Etat, Colin Powell, avait envisagé de se rendre en Afrique du Sud. Comment rêver d'un symbole plus fort pour la démocratie américaine que d'envoyer en terres africaines un descendant d'esclaves devenu le responsable de la politique étrangère de son pays dans une conférence dédiée à lutter contre le racisme? Mais, rapidement, l'idée avait été mise entre parenthèses, alors que le boycott était sérieusement envisagé. Washington craignait que le monde arabo-islamique ne se serve de Durban comme d'une tribune anti-israélienne, amalgamant le sionisme au racisme. Et redoutait encore davantage que le groupe africain n'exige des réparations financières en compensation de l'esclavage et de la traite des noirs.

Les Etats-Unis avaient joué la politique de la chaise vide lors des deux conférences précédentes contre le racisme (1978 et 1983) qui s'étaient tenues à Genève, en raison essentiellement des virulentes attaques contre Israël. Cette fois, les organisations juives et noires américaines militaient – chacune pour des raisons spécifiques – pour une présence américaine à Durban. Les premiers pour contrer les attaques contre l'Etat hébreu, les seconds pour faire avancer leurs exigences en matière de réparation.

A l'équation de politique intérieure s'ajoutait l'évolution de la situation qui incitait aussi Washington à être présent à Durban: lors des dernières semaines de négociation à Genève, les Américains, appuyés par les Européens, ont réussi à imposer certaines de leurs idées. Les occidentaux ont obtenu l'assurance que les textes anti-israéliens les plus virulents, déposés sous l'impulsion de la Syrie, de la Libye, de l'Irak et de l'Iran, ne soient même pas discutés. Aux yeux des gouvernements occidentaux et de nombreuses ONG, ces textes étaient «inacceptables» dans leur volonté de diaboliser le sionisme, de banaliser l'Holocauste et de renvoyer dos à dos, celui-ci avec les souffrances du peuple palestinien. Plusieurs Etats africains, conscients que le conflit israélo-palestinien risquait de torpiller toute la conférence, y compris leurs demandes d'excuses face aux méfaits du colonialisme et de l'esclavage, ont fait pression sur les Etats islamiques pour modérer leur rhétorique enflammée par la violence qui prévaut au Proche-Orient. Washington a aussi obtenu que les Etats africains n'exigent plus de «réparations». Il est désormais question d'une aide au développement que les pays riches pourraient offrir au continent noir au titre de «la solidarité». Bref, on s'éloigne de ce qui échaudait le plus les occidentaux: des exigences financières pour réparer les crimes du passé. Les autorités américaines savent que des plaintes collectives émanant de groupes afro-américains sont en préparation et redoutent comme la peste que le vocabulaire qui sera utilisé à Durban n'ouvre la voie à des indemnisations qui pourraient s'avérer colossales.

Sur ce point-là, ils ont obtenu satisfaction. Ainsi, il n'est plus question de qualifier la traite des noirs de «crimes contre l'humanité», ce qui ouvrait la porte à des indemnisations et posait de nombreux problèmes juridiques (notamment, comment utiliser le concept de «crimes contre l'humanité», né au XXe siècle, pour évoquer des actes commis bien antérieurement).

Quoi qu'il en soit, en dépit de toutes les précautions dont se sont entourés les Américains, l'issue de la conférence qui se tiendra à Durban reste difficilement prévisible. Devant des débats dont la teneur sera très politique, nul ne sait encore si une déclaration commune contre le racisme sera possible.

* Le Conseil fédéral a désigné Claudia Kaufmann, secrétaire générale du Département de l'intérieur, à la tête de la délégation suisse à la Conférence mondiale contre le racisme. Elle aura le titre de secrétaire d'Etat pour la durée de l'événement.