Asie du sud-est

La confession de Xavier Justo: «J’ai trahi»

«Le Temps» a rencontré en prison l’ancien employé de PetroSaudi. Le Genevois nie être un lanceur d’alerte. Il reconnaît avoir agi pour l’argent

La confession de Xavier Justo: «J’ai trahi»

Asie «Le Temps»a rencontré en prison l’ancien employé de PetroSaudi

Le Genevois nie être un lanceur d’alerte. Il reconnaît avoir agi pour l’argent

Dans son uniforme bleu de prisonnier, assis dans un bureau au sein de la prison Klong Prem de Bangkok, Xavier Justo est un homme rongé par le remords. «J’ai fait quelque chose d’illégal mais aussi de répugnant, car j’ai trahi mes amis. J’y repense à chaque minute, dit le Genevois. La leçon que j’en retire? Que les dégâts que l’on peut faire quand on prend une décision sans beaucoup réfléchir aux conséquences sont épouvantables. Une décision mineure peut déstabiliser un pays.»

Cette décision a été de faire chanter son ancienne entreprise, PetroSaudi, après avoir subtilisé 90 gigaoctets de données des ordinateurs de la firme lorsqu’il l’a quittée en avril 2011. Ce pays est la Malaisie, où des dizaines de milliers de manifestants ont demandé le week-end dernier la démission du premier ministre Najib Razak, accusé de corruption dans le cadre d’obscures transactions visées par plusieurs enquêtes officielles. Mais Xavier Justo insiste sur le fait qu’il n’est pas le moins du monde un «lanceur d’alerte». «En termes d’image, ce serait plus facile pour moi de dire que je suis le gentil qui a voulu dénoncer quelque chose, dit-il. Mais non, ce n’est pas le cas. J’ai voulu faire de l’argent.»

L’affaire Justo est à la fois une tragique mésaventure humaine, dans laquelle un homme se voit pris dans un mouvement qu’il a lancé mais qui le dépasse, et un flamboyant scandale politico-financier qui concerne les plus hautes sphères de l’Etat malaisien. En 2009, la firme PetroSaudi, dirigée par Tarek Obaid, un proche de la famille royale saoudienne et ami de longue date de Xavier Justo, conclut un accord d’un montant de 2 milliards de dollars avec le 1Malaysia Development Berhad (ou 1MDB), un fonds d’Etat créé et présidé par le premier ministre malaisien Najib Razak.

Selon plusieurs médias, dont le site Sarawak Report, basé à Londres, et le quotidien économique The Edge, basé en Malaisie, lesquels disent s’appuyer sur les données volées par Xavier Justo à sa firme, 700 millions de dollars sont allés à une firme possédée par Jho Low, un homme d’affaires malaisien haut en couleur proche de Najib Razak, dans le cadre du faisceau complexe de transactions qui ont présidé au «deal» entre PetroSaudi et 1MDB. La joint-venture établie entre les deux firmes a servi de «façade pour permettre à Jho Low de conclure certains deals», a estimé Sarawak Report en mars 2015.

Xavier Justo dit n’avoir jamais voulu provoquer de vague de protestation contre le gouvernement malaisien. «C’était une énorme transaction. Je me suis dit que cela avait un intérêt de montrer ces documents au public», dit-il, tout en ajoutant qu’il n’a rien vu d’illégal dans la centaine de documents de la base de données qu’il a examinés. «Si j’avais vu quelque chose de dangereux, je n’aurais pas transmis ces documents», assure-t-il.

Après la publication des premiers articles par Sarawak Report et The Edge en février et mars 2015, PetroSaudi comprend vite que la source des fuites est Xavier Justo, qui était le directeur informatique de PetroSaudi entre mars 2010 et avril 2011. Lors de son départ de la firme, il avait téléchargé toutes les données concernant le deal avec 1MDB. «Je me suis dit que cela me servirait peut-être plus tard», raconte-t-il aujourd’hui. Il part avec une très généreuse prime de 4 millions de francs – une somme considérable étant donné le peu de temps qu’il a passé à PetroSaudi, mais inférieure à ce qu’il avait réclamé d’abord.

Deux ans après, il recontacte ses employeurs, notamment Patrick Mahony, un partenaire d’affaires de PetroSaudi, et demande 3,5 millions de francs supplémentaires. «Patrick m’a dit: tu fais fausse route, tu vas contre un mur. Il n’y a rien d’illégal dans la transaction», se rappelle Xavier Justo. Les termes du chantage sont simples: soit la firme paie ce qu’il demande, soit il rend public l’ensemble des données. Comme ses amis refusent de céder, Xavier Justo met sa menace à exécution. Contacté, via des tiers, par des médias proches de l’opposition malaisienne, il leur demande 2 millions de dollars en échange des données. Un accord est conclu, mais avant qu’il ne touche quoi que ce soit, l’aventure se termine brutalement.

En juin dernier, la police thaïlandaise agit sur la base d’une plainte déposée par PetroSaudi contre Xavier Justo pour «tentative de chantage». Arrêté dans sa maison de l’île de Samui, dans le sud de la Thaïlande, il reconnaît avoir voulu extorquer de l’argent à son ancienne firme, puis est condamné, en août, à 3 ans de prison. «La condamnation a été une surprise absolue. Je ne m’attendais pas à être acquitté car j’ai commis une faute, mais mon pire scénario était 1 an et demi. Je pense avoir bien collaboré [avec les enquêteurs], je n’ai caché aucun détail», dit-il.

Un détail important dans le récit de Xavier Justo est son «sentiment» que les données concernant les transactions entre PetroSaudi et 1MDB et fournies à Clare Rewcastle Brown, fondatrice et directrice du site Sarawak Report, «ont pu être altérées» lors de la publication des articles. Il ajoute toutefois ne pas pouvoir «affirmer que cela a été le cas». Clare Rewcastle Brown nie avoir modifié les données. «Je suis une journaliste. Pourquoi aurais-je fait cela?» dit-elle lors d’un entretien téléphonique. Comme elle n’arrivait pas à accéder aux données stockées sur le disque dur où elles avaient été copiées, elle s’est rendue à la rédaction du quotidien britannique Sunday Times, laquelle l’a aidée à résoudre son problème technique et a gardé une copie des données. La vérification de l’intégrité des données publiées sur son site serait donc facile à réaliser, puisque plusieurs médias possèdent des copies.

La journaliste souligne aussi que Xavier Justo n’a été que «l’une des sources» des révélations qui déstabilisent actuellement le premier ministre malaisien Najib Razak. «Il y a de nombreuses sources et toutes ces sources sont concordantes», dit-elle. De fait, c’est essentiellement un article publié début juillet par le quotidien Asian Wall Street Journal – indiquant que 681 millions de dollars avaient été versés dans le cadre de transactions concernant 1MDB sur des comptes bancaires appartenant à Najib Razak – qui a provoqué la colère de nombreux Malaisiens devant les allégations de corruption. La firme PetroSaudi n’apparaît pas dans l’article. Concernant les sommes versées sur le compte du premier ministre, le gouvernement malaisien parle d’une «donation d’un gouvernement du Moyen-Orient», sans préciser lequel.

De son côté, PetroSaudi, répondant à des questions par courriel, nie qu’il y ait eu «quelque malversation que ce soit» dans la joint-venture entre elle et 1MDB. «Les détails de la joint-venture sont dans le domaine public depuis longtemps et peuvent être trouvés dans les audits financiers de 1MDB. […] 1MDB a investi environ 1,8 milliard de dollars dans la joint-venture et est parti avec un profit d’environ 474 millions de dollars», a précisé son département communication.

Dans sa prison de Bangkok, Xavier Justo n’en finit pas de ressasser la suite de décisions, d’événements et de rebondissements qui a abouti à sa condamnation. Il semble véritablement affecté par les ennuis qu’il a causés à Tarek Obaid – «un homme excessivement attachant», dit-il –, qu’il connaît depuis une vingtaine d’années et qui lui a toujours fait confiance. «J’aimerais lui présenter formellement mes excuses, dit-il. Trahir un ami, c’est épouvantable.»

«Patrick m’a dit: tu fais fausse route, tu vas contre un mur. Il n’y a rien d’illégal dans la transaction»

«Tarek Obaid est un homme très attachant. J’aimerais lui présenter formellement mes excuses»

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