«Salut, je peux vous appeler Joe?» Jeudi soir, face à son rival démocrate Joseph Biden, Sarah Palin a laissé ses complexes au vestiaire. Parlant parfois comme au café du coin, faisant à l'occasion des clins d'œil théâtraux aux électeurs, refusant avec aplomb de répondre à toute question potentiellement embarrassante, la candidate républicaine à la vice-présidence des Etats-Unis a tout fait pour se retrouver elle-même. Et pour donner une image d'optimisme à tous crins.

Sarah Palin a beaucoup travaillé pour préparer ce débat. Sur scène, elle a répété plus que nécessaire les noms de Kim Jong-il ou d'Ahmadinejad pour bien montrer qu'elle avait convenablement étudié ses dossiers. Mais pas trop tout de même: à un moment, elle s'en prenait à «vous, les gars de Washington» pour se moquer des explications de Joseph Biden qui tentait de se justifier d'avoir voté au Sénat, en 2002, la loi autorisant le lancement de la guerre contre l'Irak. A un autre moment, elle reprenait euphorique le slogan de ses supporters qui réclament des forages pétroliers aux Etats-Unis: Drill, baby, drill, qu'on pourrait traduire en français par «fore-moi fort».

A l'approche de ce débat, les républicains ne cachaient pas une certaine panique. Au cours des rares interviews qu'elle avait accordées ces derniers jours, leur candidate s'était montrée dramatiquement incompétente, semblant tout ignorer des décisions de la Cour suprême (qui façonnent pourtant en profondeur le paysage politique du pays) ou bafouillant des propos sans queue ni tête à propos de la crise économique. Mais jeudi soir, retrouvant la Sarah Palin conquérante qu'ils avaient découverte lors de la Convention républicaine, ils poussaient un grand «ouf» de soulagement. Comme le disait David Brooks, le commentateur conservateur du New York Times, «les spectateurs républicains avaient commencé à regarder le débat cachés derrière leur fauteuil. Ils l'ont fini les bras levés, debout sur leur siège.»

«Echec abject» de la politique de Bush

Traditionnellement, lorsqu'ils se livrent à ce genre de bataille télévisée, les colistiers doivent remplir deux rôles: mettre en valeur leur futur chef, et le défendre contre les attaques de l'adversaire. Le vieux routier Joseph Biden s'est montré dévastateur dans l'exercice. Il s'est appuyé sur ses trente-cinq ans d'expérience au Congrès pour qualifier la politique de George Bush d'«échec abject» et pour mettre dans le même sac un John McCain dont il a tenté de démolir l'image de rebelle indépendant vis-à-vis de son propre parti. Sur l'Afghanistan, l'Irak ou le Proche-Orient, mais aussi sur les répercussions économiques de la crise actuelle, le démocrate s'est montré incomparablement plus précis et convaincant que sa rivale. Après le débat, tous les sondages montraient d'ailleurs qu'une grande majorité des Américains ont jugé que le démocrate avait remporté le débat.

Face aux attaques, pourtant, le rôle de Palin était de sauver sa peau. Même si elle a répliqué à certaines charges de son adversaire, défendant notamment la continuation de la guerre en Irak, la gouverneure de l'Alaska a surtout voulu s'afficher en incarnation de l'Américaine moyenne qui reste «positive», les yeux tournés vers le futur, même lorsqu'elle voit s'accumuler les factures de fin de mois sur la table de la cuisine. L'administration Bush a peut-être «commis quelques erreurs», admettait-elle, mais toutes les administrations précédentes aussi...

«Corruption» à Wall Street

Les républicains, au fond, n'avaient d'autre choix que de se laisser séduire à nouveau par cette héroïne qui a retrouvé ses accents de chasseur de caribous en talons aiguilles. Louant son entrain charismatique, l'influent commentateur conservateur Charles Krauthammer devait néanmoins concéder: «Je n'ai pas été impressionné par la profondeur de ses réponses.» A plusieurs reprises la candidate s'en est prise à la «corruption» qui, à ses yeux, règne en maître à Wall Street, au risque d'embarrasser les milieux financiers proches des républicains. «Les hockey mums disent «plus jamais ça», lançait-elle en faisant référence à son image de mère de famille qui accompagne ses enfants aux matchs de hockey.

Si la prestation de Sarah Palin a rassuré la base conservatrice, il n'est pas sûr que l'électorat indépendant se soit laissé émouvoir. Voilà deux semaines que les indécis se détournent du ticket McCain-Palin, notamment à cause de la crise économique qui frappe le pays. Dans ce contexte, l'adoption vendredi par la Chambre des représentants du plan de 700 milliards de dollars visant à sauver le système financier est enfin une bonne nouvelle pour John McCain. Bien davantage, sans doute, que la confiance retrouvée de sa colistière.