S’ils sont aujourd’hui à couteaux tirés et ne se parlent plus que par avocats interposés, Julian Assange, 39 ans, et Daniel Dom­scheit-Berg, 32 ans, restent d’accord sur un point: WikiLeaks n’aurait jamais connu son succès planétaire sans le concours de la banque suisse Julius Baer. Chacun à leur manière, les deux hommes aiment rappeler à quel point la publication de documents internes de l’établissement zurichois, en 2008, a été un «événement fondateur»; l’épreuve du feu du «système WikiLeaks».

Julian Assange racontait l’histoire il y a dix jours encore devant une horde de journalistes à Londres. «Ces chefs ours ( ndlr: le surnom donné par WikiLeaks aux cadres de Julius Baer ) avaient sans doute l’habitude de réduire leurs détracteurs au silence par une seule lettre. Avec nous, ils s’étaient brûlé les pattes. Pour la première fois, j’ai pris conscience que nous pouvions défier le monde», raconte de son côté Daniel Domscheit-Berg dans son livre Inside WikiLeaks, le site le plus dangereux du monde à paraître mardi chez Grasset, et dont nous publions aujourd’hui des extraits.

Ces souvenirs de guerre n’ont pas empêché l’amitié des deux geeks de se briser dans la nuit du 15 septembre 2010 sur un réseau de chat crypté. En lâchant son clavier pour s’abandonner à la lecture d’un livre de Terry Pratchett, Daniel Domscheit-Berg avait probablement déjà son idée en tête: raconter l’ascension et l’explosion en vol de la petite équipe qui avait fait passer WikiLeaks d’un site underground dont tout le monde se fichait en 2007 à un phénomène médiatique.

De la série de livres publiés ces jours par des journalistes ayant collaboré aux fuites de WikiLeaks, le récit de Daniel Domscheit-Berg est le plus intime. Il y décrit Julian Assange avec une rancœur encore teintée de fascination pour ce personnage hors norme dont le génie ne semble avoir d’égal que l’égocentrisme, tendance maniaque. L’Allemand se brosse quant à lui en adjoint naïf, abusé volontaire.

Daniel Domscheit-Berg est avant tout un ingénieur. Des documents dont il organise la publication, il avoue n’avoir qu’une compréhension limitée. Il fait partie de ces «jeunes informaticiens pâlots» sans ambition professionnelle mais portés par un idéal de transparence, fruit de la toute-puissance informatique. Un idéal que Julian Assange a su si bien mettre en musique.

Le livre montre comment la personnalité que s’est construite Assange sous la lumière des médias a progressivement pris le pas sur la cause que défendait sa petite troupe de technophiles libertaires. Y apparaissent des personnages surprenants, jouant des rôles clés dans les coulisses de WikiLeaks: l’Architecte, programmeur de génie malmené par Assange et qui a fini par tourner casaque avec Domscheit-Berg, le Technicien, un postadolescent impassible et mangeur de yogourts, ou encore la mystérieuse Nanny, archétype maternel «qui entrait toujours en scène lorsqu’il fallait se charger d’une tâche que Julian ne voulait ou ne pouvait pas assumer».

Daniel Domscheit-Berg raconte comment le «système WikiLeaks» menaçait en réalité de s’effondrer alors que Julian Assange en rajoutait devant les médias du monde entier sur la prétendue équipe de «plusieurs centaines de volontaires» travaillant de concert sur les milliers de documents qui leur étaient remis. «Comment aurions-nous pu collaborer à cent alors qu’on était incapables de s’entendre à cinq?» tranche Domscheit-Berg. Fin 2009, le site ne fonctionnait pour ainsi dire plus. WikiLeaks reposait alors sur «deux serveurs hors d’âge, prêts à rendre l’âme», et l’équipe ne disposait plus de serveur de courrier électronique.

La rupture est consommée, à l’automne 2010, quant Julian Assange convoque le jeune Allemand devant un «tribunal des pairs». «Suspendu», Daniel Domscheit-Berg est rejoint par l’Architecte, qui emporte avec lui une partie du code informatique qu’il avait conçu pour remettre le site WikiLeaks sur pied. L’Allemand, lui aussi, s’en va avec quelques milliers de documents jamais publiés par WikiLeaks, estimant que ceux-ci ne sont plus en sécurité sur les serveurs contrôlés par Assange. Daniel Domscheit-Berg promet qu’il les rendra, le jour où il estimera que WikiLeaks sera en mesure d’assurer leur confidentialité. Il promet aussi qu’il ne les publiera pas sur la nouvelle plateforme qu’il vient de lancer avec l’Architecte, OpenLeaks.

Si le feu couvait bien avant la sortie du livre, la guerre est cette fois déclarée. Julian Assange a annoncé vendredi dernier qu’il porterait plainte pour diffamation, peut-être aussi pour vol. Les lettres des avocats de l’Australien semblent avoir eu plus d’effet que celle de Julius Baer en 2008: Daniel Domscheit-Berg a annulé toutes ses interviews prévues ce week-end pour faire la promotion de son livre.

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