Une police française empêtrée dans le labyrinthe des mesures administratives de confinement, dont le premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé vendredi le prolongement jusqu’au 15 avril, avec extension possible jusqu’au 28 avril, comme suggéré par le Conseil scientifique. Impossible, à Paris et dans la région du Grand Est visitée par Le Temps, de ne pas ressentir l’incompréhension et le malaise des forces de l’ordre, mobilisées pour faire respecter des mesures à la fois très strictes et très contradictoires. Avec, en plus, la crainte d’une contamination si des incidents surviennent lors des contrôles…

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Décisives dans un pays qui compte 32 villes de plus de 100 000 habitants, les interventions en zone urbaine sont évidemment les plus critiques. Mercredi 25 mars, les sept principaux syndicats de la police (le reste du pays est quadrillé par la gendarmerie, sous statut militaire) ont donc posé un ultimatum: arrêt total des contrôles si des livraisons massives de masques, de gants et de gel hydroalcoolique n’ont pas lieu d’ici à la fin de ce week-end. Vrai? Compatible avec la déclaration de «guerre» lancée par Emmanuel Macron à l’ennemi invisible qu’est le Covid-19?

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Gribouillis

Stanislas Gaudon, du syndicat Alliance police, prend le président français à témoin. Jusque-là, 225 000 amendes ont été infligées, de 135 à 1500 euros (en cas de récidive). Mais ce n’est pas tenable: «Les policiers sont, avec les soignants, les premiers combattants de cette «guerre». Si le confinement est stratégique, comme on nous l’explique, ceux qui le mettent en œuvre doivent disposer de moyens adéquats.»

D’autant que, sur le plan formel, les choses ne sont pas claires. Les attestations personnelles téléchargeables, ou diffusées dans la presse, ont été changées trois fois depuis le 17 mars. La possibilité de les recopier à la main amène les policiers à devoir déchiffrer des papiers gribouillés ou mal écrits. L’interdiction de circuler à plus d’un kilomètre de chez soi est plus qu’aléatoire, selon les quartiers et les commerces alimentaires ouverts dans les parages…

Or qui dit contrôles dit risques. Exemple: Gare de l’Est, à Paris, en fin d’après-midi. Les employés toujours actifs (dans les pharmacies, les supermarchés, les postes encore ouvertes…), auxquels le gouvernement recommande de continuer à travailler, marchent vers la seule porte latérale ouverte pour attraper les rares trains de banlieue qui roulent encore.

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Discussions agitées

Les uns sont masqués, voire gantés. La plupart n’ont rien. Des CRS déployés à l’entrée de la gare exigent attestations et pièces d’identité. Résultat: pagaille, encombrement, petite foule soudain compacte, discussions agitées… «La vérité: on ne sait pas quoi faire, se défend un policier, en tenue antiémeute. L’idéal, ce serait des couloirs d’accès avec des marques au sol pour garder la distance. Mais cela suppose des personnels bloqués ici en permanence.»

Cent mille policiers et gendarmes sont mobilisés pour ce confinement des 66 millions de Français. Mercredi, Emmanuel Macron a aussi enrôlé l’armée, pour une nouvelle opération baptisée «Résilience». Sauf que quadriller une ville, stopper des cyclistes ou interpeller des automobilistes a une limite. Exemple avec l’activité sportive: pas plus d’une heure par jour. Mais comment contrôler?

Plus problématique encore: l’encouragement des autorités à aller aider les agriculteurs en mal de main-d’œuvre pour les récoltes maraîchères. Plus de 100 000 volontaires, surtout en province, s’étaient manifestés vendredi. Mais qui dit déplacements dit voiture, mobilité… donc déconfinement, et rassemblement de plus de cinq personnes. Ce qui est interdit. «Au fond, cela est rassurant, sourit un piéton parisien. La France «en guerre» reste le pays des réglementations ubuesques et de la bureaucratie.»

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