«Coup d’Etat», «Blitzkrieg», procédés «nazis»: ces derniers jours, la vie politique roumaine a été agitée d’accusations et de petites phrases qu’on croirait venues d’un autre temps. Principal visé: le premier ministre socialiste Victor Ponta, au pouvoir depuis le 7 mai, accusé de mettre en danger l’équilibre institutionnel du pays pour avoir ignoré une décision de la Cour constitutionnelle.

Dérive tyrannique

Ces accusations arrivent après plusieurs semaines d’offensive gouvernementale contre le président Traian Basescu (centre droit). Depuis son arrivée au pouvoir, le jeune chef du gouvernement, 39 ans, a multiplié les destitutions de hauts fonctionnaires, de directeurs de la télévision et de la radio publiques, et même de la direction de l’Institut culturel roumain, l’une des institutions les plus respectées du pays.

«C’est un véritable coup d’Etat, affirme la députée européenne Monica Macovei, ancienne ministre de la Justice à l’origine d’une réforme radicale du système judiciaire. Il est temps que les Roumains regardent cette vérité en face et qu’ils se mobilisent, sinon la dictature et la tyrannie peuvent s’installer à tout moment.»

L’épreuve de force a pris une autre ampleur le 27 juin, lorsque la Cour constitutionnelle a affirmé, contre l’avis de Victor Ponta et du parlement qui s’était prononcé en sa faveur, que le président Traian Basescu devait être le représentant de la Roumanie au Conseil européen prévu le lendemain à Bruxelles. Victor Ponta a décidé de passer outre et s’est présenté à Bruxelles, le 28 juin, malgré cette décision. Ce coup d’éclat n’a pas réussi au premier ministre, d’autant plus que le Conseil national d’attestation des diplômes universitaires venait de porter un rude coup à son crédit en annonçant que le chef du gouvernement avait plagié sa thèse de doctorat de droit. Victor Ponta a bien tenté d’étouffer l’affaire en envoyant son ministre de l’Enseignement auprès du Conseil pour lui annoncer sa suppression par une ordonnance d’urgence, mais le mal était fait.

Très réservée dans ses interventions publiques, la Cour constitutionnelle, dont certains juges ont été mis en cause par le ministre la Justice, Titus Corlatean, a réagi mardi. «Toutes les attaques récentes signifient le démantèlement de la Cour constitutionnelle dans sa composition actuelle, affirme son communiqué. Ces mesures constituent une attaque flagrante contre la Constitution, les règles démocratiques et les principes de droit. Vu la gravité de la situation, la Cour constitutionnelle a alerté les institutions européennes.»

Malgré les réactions européennes, le gouvernement a adopté mercredi une ordonnance d’urgence réduisant les attributions de la Cour constitutionnelle, contrairement aux promesses de Victor Ponta de ne pas modifier la loi sur la «gardienne de la Constitution». La veille, Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la Justice, avait déclaré: «Je suis très préoccupée par les récentes attaques contre l’indépendance de la Cour constitutionnelle en Roumanie.» «Nous avons eu des précédents regrettables aux Etats-Unis pour changer la composition de la Cour suprême sous la présidence Roosevelt, a déclaré l’ambassadeur américain à Bucarest, Mark Gitenstein. Ce fut un jour sombre. Ce serait aussi un jour sombre si la même chose se passait en Roumanie.»

Mardi soir, le président Traian Basescu a sommé le premier ministre et la coalition gouvernementale au pouvoir de «cesser immédiatement toutes les actions contre les institutions de l’Etat qui visent à mettre la justice sous contrôle». Car l’indépendance du système judiciaire est le véritable enjeu du conflit: le 20 juin, l’ancien premier ministre socialiste Adrian Nastase a été condamné à 2 ans de prison ferme dans une affaire de corruption. Après une tentative de suicide ratée, il a dû accepter de se constituer prisonnier.

La scène politique roumaine est devenue le théâtre d’un combat acharné entre les membres d’un système politique discrédité par la corruption et les partisans d’institutions qui entendent faire respecter la loi.