diplomatie

La confrontation entre la Chine et l’Occident se durcit

Au-delà du discours mesuré du vice-président chinois Wang Qishan prononcé mercredi dans la station grisonne, le modèle chinois et la démocratie libérale occidentale s’entrechoquent de façon toujours plus frontale. Pour Adam Tooze, les Etats-Unis sont déjà dans une nouvelle guerre froide

Emmenant la plus forte délégation chinoise jamais présente au Forum économique de Davos avec plusieurs ministres et plus de 50 patrons du secteur privé, le vice-président chinois Wang Qishan a exposé mercredi la vision que Pékin a de son propre développement et de la globalisation 4.0.

Deux ans après Xi Jinping, il a vanté la «transformation historique» de la Chine en termes de productivité. Le pays «qui est rené de ses cendres» a réussi à extraire «dix-huit millions de Chinois des régions rurales de la pauvreté depuis 2013». Un succès qui trouve ses racines, selon Wang Qishan, dans «l’histoire, la culture et la perspective philosophique» de la Chine.

Refus du modèle américain

Au vu de la guerre commerciale qui fait rage entre les Etats-Unis et la Chine, les propos sont très mesurés. Wang Qishan s’est contenté de déclarer: «Les économies chinoise et américaine sont interdépendantes. Chacune ne peut pas se passer de l’autre. D’où la nécessité d’établir une relation gagnant-gagnant.»

Au-delà des politesses des discours officiels, la Chine et les Etats-Unis – et plus largement l’Occident – sont dans une confrontation de plus en plus ouverte. A Davos, à l’issue d’un débat animé sur la globalisation, Zhang Weiwei, professeur au China Institute de l’Université de Fudan, s’est départi de l’approche réservée prônée à l’époque par Deng Xiaoping en matière de politique étrangère.

Il le dit sans ambages: «En Chine, nous refusons catégoriquement le modèle de démocratie américaine.» La dureté du discours révèle une volonté nouvelle d’affirmation plus marquée de la Chine sur la scène internationale. Les leçons données par l’Occident à la Chine appartiennent au passé, relève-t-il. Finie aussi la globalisation 3.0 imposée par les Américains qui l’ont politisée à l’excès. Zhang Weiwei enfonce le clou: «Les Américains ont totalement politisé internet. La Chine veut une autre globalisation, moins idéologique.» Le chaos qui règne au sein de l’administration Trump donne en tout cas des arguments aux Chinois.

La liberté d’expression sans responsabilité mène au chaos

Zhang Weiwei, professeur au China Institute de l’Université de Fudan

Le bras de fer n’en reste pas moins réel. Il y a quelques jours, 140 ex-diplomates et universitaires se sont fendus d’une lettre exhortant le président Xi Jinping à libérer deux Canadiens emprisonnés en Chine. Une détention perçue comme une rétorsion à l’arrestation au Canada de la fille du fondateur de Huawei, Meng Wanzhou, dont les Etats-Unis exigent l’extradition. En Allemagne, un vrai débat s’est installé pour s’avoir jusqu’où coopérer avec Pékin.

Cela n’empêche pas Zhang Weiwei de souligner que les droits de l’homme en Chine ont progressé. La preuve: 99% des touristes chinois se rendant à l’étranger reviennent au pays tout comme les 85% d’étudiants chinois menant des études en Occident. «N’oublions pas que la plus crasse violation des droits de l’homme du XXIe siècle fut l’invasion américaine de l’Irak.»

La liberté d’expression, pierre angulaire des démocraties libérales, n’entre pas dans le registre chinois, explique le professeur. «La liberté d’expression sans responsabilité mène au chaos. La Chine est un très grand pays. Les Chinois apprécient la stabilité et la prospérité économique. Prenez l’application WeChat. Elle produit 3000 milliards d’infos chaque jour. Si ça, ce n’est pas de la liberté d’expression!»

Dissocier les économies

Professeur d’histoire à l’Université de Columbia, Adam Tooze peint un tableau sombre: «Aux Etats-Unis, c’est une évidence. Nous sommes dans une nouvelle guerre froide. Le fait que la Chine domine la 5G passe très mal outre-Atlantique. Ce qui serait inquiétant, c’est que les Etats-Unis s’accrochent au domaine où ils dominent de la tête et des épaules: la technologie militaire. Ce serait une vraie rupture. Les Américains ont toujours eu une conception classique de la puissance qui va bien au-delà du militaire.»

Michael Mazarr, politologue à la Rand Corporation à Washington, est conscient du choc idéologique qui oppose les deux plus grandes puissances économiques de la planète. La guerre commerciale n’est qu’un aspect de la confrontation géopolitique Etats-Unis-Chine, mais elle peut tout faire dérailler. «A Washington, des voix, assez radicales, n’hésitent pas à appeler à une dissociation de l’économie américaine de la Chine.»

Deux options pour aller de l’avant

Une aspiration très théorique. Même Zhang Weiwei n’y croit pas: «La relation n’a rien à voir avec celle entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. 17 000 personnes voyagent chaque jour entre les deux pays. Et la Chine détient 1500 milliards de bons du Trésor américain. Elle ne va pas déclarer la guerre à l’Amérique.» Pour Michael Mazarr, l’Occident, qui tient à défendre l’ordre libéral établi après la Seconde Guerre mondiale, devra le faire désormais de façon plus «humble». Une capitulation pour certains.

Le politologue voit deux options pour aller de l’avant. La première est de renforcer le multilatéralisme, les alliances, le G20 et les organisations internationales pour presser la Chine de se conformer aux normes qui en émergent. La seconde option est l’approche bilatérale pratiquée notamment par Barack Obama et Xi Jinping sur le climat en 2014. Et Michael Mazarr de conclure: «En 2017, Xi Jinping s’est fait le champion du libéralisme, ajoute-t-il. Prenons-le à la lettre.»

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