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Dans un marché de Shillong, dans le Meghalaya. Cet Etat du nord-est de l’Inde est aujourd’hui aux mains du Parti du peuple indien, bien qu’aux antipodes de son conservatisme patriarcal et végétarien. 
© Subhendu Sarkar/LightRocket via Getty Images

Asie

Les conquêtes improbables des nationalistes hindous

Les nationalistes hindous au pouvoir en Inde s’implantent dans des régions aux antipodes de leur idéologie politique. Reportage dans le nord-est du pays, au Meghalaya, le pays des mangeurs de vaches

Les mouches auréolent joyeusement les larges pavés de viande fraîche sur les étals d’un marché de Shillong, la capitale du Meghalaya. «C’est de la vache et les gens en sont friands», dit Tiplang, le boucher, en désignant les quartiers saignants. Les habitants de ce petit Etat du nord-est du sous-continent sont les plus gros mangeurs de viande bovine en Inde: 81% d’entre eux en consomment. Pour les appâter, des têtes décapitées de vaches peuvent même trôner sur les devantures des bouchers.

Si cette prédisposition alimentaire ne se jouait pas aux confins de l’Inde, elle serait un sacrilège pour les nationalistes hindous incarnés par le premier ministre Narendra Modi et son Parti du peuple indien (BJP). Car la protection de la vache, sacrée dans la religion hindoue, est au cœur de leur croisade visant à imposer un «beef ban», une interdiction de son abattage et de sa consommation. «Ici, ils n’oseront rien faire contre nous, assure Tiplang. Sinon, ce serait un soulèvement.»

Mais l’omniprésence du BJP s’étend désormais jusqu’à cette région du «Nord-Est». Elle est encore très minoritaire au Meghalaya, où le BJP a intégré une fragile coalition, mais elle est révélatrice. En deux ans, le BJP a accédé, avec la majorité ou par alliance, à la tête de six des sept Etats du Nord-Est. Après l’Assam et l’Arunachal Pradesh en 2016, le Manipur en 2017, le puissant parti a mis la main cette année sur le Nagaland, le Tripura et le Meghalaya. Et n’en finit pas d’évincer le traditionnel Congrès de centre gauche, dirigé par la dynastie des Nehru-Gandhi.

Le Parti du peuple indien toujours plus présent 

Soutenu par un électorat du nord hindiphone, le BJP élargit ainsi ses conquêtes à des cultures différentes. Il pénètre dans le sud de l’Inde, comme au Karnataka, où il est arrivé en tête le mois dernier, même s’il n’a pu décrocher la majorité et, plus surprenant encore, dans le Nord-Est. Car la culture du Meghalaya, un Etat protégé à la population tribale et chrétienne, est aux antipodes de son conservatisme patriarcal et végétarien. A Shillong, les gospels sont chantés à tue-tête dans les églises, les filles flirtent avec les garçons à la sortie de la messe et les repas sont des festins de bœuf.

Ailleurs en Inde, le BJP est accusé de brider la liberté d’expression et la tolérance religieuse pour imposer la suprématie de l’identité hindoue. «Si le BJP tente d’aller à l’encontre de notre culture, nous ne le permettrons pas!» rétorque Alex L. Hek, ministre provincial de la Santé et des affaires sociales. Il semble alors bon de rappeler au ministre qu’il est… le BJP. C’est sous les couleurs de ce parti qu’il a obtenu en mars un siège au Parlement régional. «Auparavant, j’étais avec le Congrès, tempère le ministre. Je suis passé au BJP afin d’obtenir des fonds du gouvernement central de New Delhi. C’est plus difficile quand on est dans l’opposition.» L’idéologie n’est à ses yeux que secondaire: «Les gens du Nord-Est votent en faveur du BJP pour le développement.» Et son parti a pris soin de passer ici sous silence son projet de «beef ban».

Aller vers la modernité

«Les mentalités veulent avancer vers la modernité et le BJP incarne une force économique», analyse Patricia Mukhim, rédactrice en chef du Shillong Times. Car le Nord-Est reste en marge d’un sous-continent en plein essor. «Nous allons développer le tourisme et l’extraction minière», avance le ministre Alex L. Hek.

Pour ses détracteurs, le BJP entendrait niveler les particularismes et exploiter les ressources locales. C’est en tout cas la perception d’un groupe politique virulent, la Khasi Students’ Union (KSU), issu de l’importante tribu des Khasi. «Le BJP est pro-hindou et essaie de nous coloniser en voulant envoyer ici des hindous venus d’ailleurs, explique le secrétaire général du KSU, Donald V. Thabah. Nous sommes opposés à ces migrations qui visent à obtenir des gains électoraux et à gommer notre identité. Le BJP, qui défend le «beef ban», essaie de nous assimiler culturellement.» Et le militant n’entend pas rester spectateur: «Nous allons nous battre contre le BJP.»

Scrutin national à venir

L’ascension du BJP coïncide néanmoins avec une accalmie des violences dans le Nord-Est, dont l’histoire a été jalonnée d’insurrections. Ces Etats isolés, où l’armée indienne dispose de pouvoirs étendus, ont accumulé de lourds griefs contre New Delhi. Cela ne les empêche pas de voter aujourd’hui pour le BJP, incarnation d’un nationalisme pur et dur. «Ses capacités à diluer son idéologie, à s’adapter et à assimiler ont permis au BJP de s’étendre dans les régions les plus inattendues», résume Prashant Jha, auteur de How the BJP wins («Comment le BJP gagne»). Pour le journaliste Valay Singhrai, les victoires du BJP dans le Nord-Est s’expliquent «par des stratégies monnayées de défections pour former des gouvernements et, surtout, par des partis régionaux qui préfèrent toujours se ranger du côté du gouvernement central».

Et alors qu’un scrutin national s’annonce l’an prochain, les nationalistes hindous continuent à tisser une toile stratégique sur la carte électorale de l’Inde.

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