Lewis Paul Bremer a une coupe bizarre. En haut, le classique complet foncé du bureaucrate de Washington, avec une pochette blanche sur le cœur. En bas, aux pieds, des bottes militaires lacées. Le proconsul américain à Bagdad affiche ainsi qu'il est encore en guerre. C'est dans sa tenue mixte que Bremer a participé dimanche à la mise en place d'un Conseil de gouvernement de 25 membres, première ébauche d'un pouvoir – sous contrôle – dans l'Irak d'après Saddam Hussein. Par sa première décision, le Conseil a fait du 9 avril (date de la chute de Bagdad) un jour férié. Il a du même coup supprimé six fêtes du régime déchu, dont trois tombaient en juillet, le 14, le 16 et le 17, trois étapes de la prise du pouvoir par le parti Bath. Or, ces dates font peur aux Américains. Les troupes d'occupation ont déclenché une nouvelle opération («Ivy Serpent») contre les poches de résistance, parce que le commandement s'attend, au moment des anciennes fêtes, à une semaine difficile.

Le Conseil de gouvernement est le résultat d'un bras de fer dont les anciens dirigeants de l'opposition irakienne en exil sont sortis vainqueurs. Ceux qui vivaient hors du pays, ou dans la zone kurde qui a échappé pendant dix ans au contrôle de Bagdad, détiennent la majorité dans cet organe encore croupion qui ne pourra imposer aucune décision à l'autorité d'occupation. Pour Paul Bremer, c'est une concession importante. Quand il s'était installé dans la capitale irakienne à la mi-mai pour tenter de remettre de l'ordre dans la pagaille instaurée par le général Jay Garner, son prédécesseur mis en place par le Pentagone, le nouveau proconsul affichait pas mal de méfiance à l'égard des exilés revenus dans les fourgons américains. Il voulait donner la priorité à de nouveaux leaders dont il attendait l'éclosion dans l'Irak libéré de Saddam Hussein, et le conseil dont il envisageait la constitution devait être purement consultatif.

Les exilés fraîchement rentrés n'ont pas apprécié ces projets. Dans un pays sortant de la dictature, disaient-ils, il ne serait pas facile de trouver de nouveaux responsables compétents et non compromis. Surtout, ceux qui s'étaient battus de l'extérieur contre le régime du Bath, ne voulaient pas renoncer à la récompense attendue: le pouvoir.

Paul Bremer a dû transiger, négocier, et finalement céder aux opposants de l'exil. La composition du Conseil de gouvernement a été dictée par eux, en particulier par les chiites du Conseil suprême de la révolution islamique: les ayatollahs rentrés de Téhéran ont obtenu l'élimination de deux noms qui leur déplaisaient, et leur veto a provoqué l'entrée dans le conseil du chef du Parti communiste, Hamid Majid Musa, qui vivait avant-guerre dans la zone kurde…

Tous les anciens ténors désunis du Congrès national irakien naguère basé à Londres se retrouvent dans le Conseil: Ahmad Chalabi (protégé du Pentagone), Massoud Barzani et Jalal Talabani (chefs des partis kurdes), l'ayatollah Abdel-Aziz Hakim (chiite). Adnan Pachachi, ancien diplomate qui fut en poste à Genève, protégé du Département d'Etat, fait aussi partie du Conseil dont la composition respecte la diversité irakienne (mais il ne comporte que trois femmes): 13 chiites, 5 sunnites, 5 Kurdes, un chrétien et un Turkmène.

Le vrai pouvoir à Bagdad restera bien sûr aux mains des coalisés. Mais Paul Bremer n'est sans doute pas mécontent de partager avec des Irakiens la responsabilité de cet après-guerre si difficile. Le nouveau Conseil approuvera le budget, nommera des ministres et des diplomates, proposera des politiques. Il lancera un processus constitutionnel qui devrait aboutir à un texte en un an. La Constitution serait alors soumise à référendum, et des élections suivraient. Sergio Vieira de Mello, le représentant de Kofi Annan, qui a joué un rôle d'intermédiaire entre Américains et Irakiens, assistait à la mise en place du Conseil, faisant ainsi cadeau à Washington d'une sorte d'approbation de l'ONU.

Qu'en pensent les Irakiens? Dans un commentaire publié dimanche dans le New York Times pour saluer le Conseil de gouvernement, Paul Bremer leur fait une promesse: il envisage la création d'un fonds, alimenté par les revenus pétroliers, qui verserait chaque année un dividende à tous les Irakiens. Il avait déjà décidé de verser leurs salaires aux anciens militaires, comme il le fait aux fonctionnaires. Sera-ce suffisant pour calmer le ressentiment contre l'occupant? Le proconsul aimerait pouvoir bientôt enlever ses bottes.