Pourquoi y aura-t-il la guerre? Parce que la paix coûterait trop cher. Si le corps expéditionnaire américano-britannique reste l'arme au pied, ou s'il finit par rentrer, unité après unité, Saddam Hussein aura triomphé. Le système des sanctions imposées à l'Irak s'effilochera. La surveillance aérienne du pays, qui coûte un milliard de dollars par an, prendra fin encore plus vite. Pour les Etats-Unis, ce serait un fiasco historique, au terme d'une crise qu'ils ont eux-mêmes déclenchée. Et pour George Bush, une défaite qui est déjà dans l'air: il serait battu par un démocrate si l'élection présidentielle avait lieu aujourd'hui.

Mais avant la guerre doit avoir lieu la bataille du Conseil de sécurité. Elle commence ce vendredi autour de la grande table circulaire du palais de Manhattan. Mêmes acteurs, même tension que le 14 février, mais c'est le dernier acte d'un drame qui va laisser longtemps sa marque dans le siècle. Hans Blix, le chef des inspecteurs de l'armement irakien, a déjà donné mercredi le ton du rapport qu'il va lire aujourd'hui: la coopération de Bagdad, qui détruit ses missiles illégaux, est meilleure qu'avant, et les équipes d'inspection sont au complet; il faut continuer. C'est ce que pensent la France, l'Allemagne, la Russie, la Chine, et la majorité du Conseil sans doute.

Ensuite, comme le 14, Colin Powell va tonner. George Bush, qui tenait dans la nuit européenne une conférence de presse exceptionnelle (la deuxième seulement depuis plus de deux ans), devait donner le ton du discours de son ministre: Saddam Hussein n'a pas saisi la chance ultime qui lui a été donnée le 8 novembre dans la résolution 1441; il n'a pas désarmé complètement, et ses gestes récents sont des manœuvres qui parviennent à leur fin: diviser le Conseil de sécurité. L'administration tient ce discours depuis des semaines, elle ne va pas en changer.

Mais le passage par l'ONU n'est pas une formalité dans une partie réglée d'avance. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne n'ont pas renoncé à faire voter leur résolution (éventuellement amendée) déclarant l'Irak en violation flagrante de ses obligations, et ouvrant implicitement la voie au recours à la force. Colin Powell était déjà jeudi après-midi à New York, pour une ultime tentative de réunir la majorité requise de neuf voix (sur 15) au Conseil. Le Pakistan, le Chili, le Mexique, le Cameroun (après un coup de fil de George Bush au président Paul Biya) étaient encore hésitants.

Le Britannique Jack Straw était là aussi, pour pousser sa proposition de compromis: un paragraphe serait ajouté à la résolution «de guerre», pour introduire une nuance entre l'autorisation de la force et la décision d'intervention militaire elle-même. Ce pharisianisme, qui a l'aval muet de Washington, ne convainc pas grand monde à New York. Jack Straw a en outre répété hier après-midi que la guerre, aux yeux de Londres, est toujours le dernier recours, que son but est le désarmement de l'Irak, non pas le renversement de Saddam Hussein. On sait depuis longtemps, et surtout depuis l'intervention de George Bush la semaine dernière, que l'objectif américain est différent, même si les mots pour le décrire varient au fil des jours: les Etats-Unis veulent un autre régime à Bagdad.

Si le Conseil de sécurité émet un vote sur la résolution américano-britannique, ce sera le 13 mars. Mais il n'interviendra que si les deux alliés sont sûrs de réunir une majorité. Le texte, alors, sera sans doute balayé par un ou deux veto, de Paris, de Moscou, ou des deux. Pour Washington, ce serait la moins mauvaise solution, la meilleure étant l'adoption – miraculeuse – d'un texte retouché tolérable pour le camp de la paix.

Pendant ce temps, les appareils américains et britanniques multiplient les missions au-dessus de l'Irak, et ils ont bombardé jeudi des positions à l'ouest de Bagdad. En Turquie, malgré le vote négatif du parlement, un pré-déploiement semble avoir commencé en direction de la frontière nord de l'Irak, dans la zone kurde. La semaine prochaine sera probablement la plus chaude. Elle pourrait rester dans l'histoire comme celle d'une grande cassure entre les Etats-Unis, leurs alliés et leurs partenaires. L'armée américaine va peut-être entrer en guerre parce qu'elle ne peut pas reculer. Même des critiques virulents de George Bush – Zbigniew Brzezinski par exemple – constatent la mort dans l'âme que c'est le rôle global des Etats-Unis qui se joue, dans les pires conditions d'isolement.

Ceux qui refusent la guerre descendront à nouveau dans la rue, et ils ont obtenu cette fois l'autorisation de marcher dans New York, le 22 mars. Trop tard?