Pendant qu’à Abidjan, le président sortant Laurent Gbagbo formait son nouveau gouvernement pour mettre en échec son rival, Alassane Ouattara, le président élu reconnu par la communauté internationale, le Conseil de sécurité de l’ONU se séparait, mardi, après plus de cinq heures de consultations à huis clos, sur un aveu d’impuissance: «Nous continuons de discuter sur les contours d’une possible réponse», a déclaré, un brin agacée, l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies, qui assure la présidence du Conseil ce mois.

Séance «tendue»

«La plupart des délégations sont impatientes de parler d’une seule voix», mais «d’autres ne sont pas ­encore prêtes à le faire», a insisté Susan Rice à l’issue d’une séance souvent «tendue», selon des diplomates. La voix discordante est celle de la Russie, qui depuis que la Côte d’Ivoire s’est retrouvée dans une situation sans précédent avec deux présidents, deux premiers ministres et deux gouvernements, rechigne à adopter une déclaration conjointe déclarant Alassane Ouattara vainqueur du scrutin. Pour Konstantin Dolgov, représentant permanent adjoint de la Russie à l’ONU, le Conseil de sécurité outrepasse ses droits en cherchant à certifier les résultats de la présidentielle du 28 novembre.

«Les Russes estiment qu’il y va de la souveraineté nationale, et n’ont pas pour habitude de céder sur le sujet. La Côte d’Ivoire, c’est un peu leur Ukraine, nous ne sommes pas au bout de nos peines», lâche un diplomate occidental.

Cinq jours après la proclamation de la victoire d’Alassane Ouattara par la Commission électorale indépendante (CEI) avec 54,1% des suffrages, certifiée par le représentant spécial de l’ONU mais invalidée par le Conseil constitutionnel ivoirien, les 15 pays membres du Conseil de sécurité n’avaient toujours pas pris position. En dépit d’importants enjeux. L’opération de maintien de la paix en Côte d’Ivoire (Onuci) a coûté 2,26 milliards d’euros en six ans. La crédibilité de l’ONU est en jeu.

«Je ne sais pas pourquoi la Russie pinaille à propos de résolutions qu’elle a elle-même votées», s’est énervée Susan Rice face à la presse, en référence aux deux résolutions de l’ONU adoptées après l’accord de paix conclu en 2005 à Pretoria chargeant les Nations unies d’un rôle central dans le processus électoral ivoirien, dont la certification des résultats.

Face au silence embarrassé du Conseil de sécurité, et alors que l’Union européenne, la France et les Etats-Unis ont apporté leur soutien au vainqueur Ouattara, Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, s’est fendu de trois déclarations en l’espace de quatre jours: pour féliciter Alassane Ouattara, demander au président sortant de s’incliner et exprimer sa «profonde inquiétude» à propos de l’impasse politique «en dépit du résultat transparent et crédible» de la présidentielle.

«Une nette avance»

Une réalité que l’envoyé spécial de Ban Ki-moon en Côte d’Ivoire, Choi Young-jin, a tenu à confirmer à ceux qui en douteraient encore au sein du Conseil de sécurité. «Les résultats obtenus par mes méthodes de certification sont très clairs», a martelé mardi l’émissaire lors d’une vidéoconférence. «Un seul candidat a remporté l’élection, avec une nette avance. Même si toutes les plaintes du camp présidentiel étaient prises en compte, les résultats ne changeraient pas et le candidat Ouattara resterait le vainqueur de l’élection.»

Le Sud-Coréen, qualifié d’«agent de déstabilisation» par Abidjan, a souligné qu’il avait lui-même «procédé à l’évaluation et l’analyse des procès-verbaux» transportés par le personnel de l’ONU et reçu par la CEI. Choi Young-jin, qui dirige l’Onuci depuis octobre 2007, est devenu le bouc émissaire du camp Gbagbo. L’ambassadeur ivoirien auprès des Nations unies, Alcide Djédjé, qui conseille Laurent Gbagbo et vient d’être promu ministre des Affaires étrangères, le menace d’expulsion, mais l’ONU reste confiante.

«Une action à son encontre ne nous surprendrait pas, mais cela sous-entendrait un gros risque politique», estime un fonctionnaire onusien, expert de l’Afrique de l’Ouest. L’émissaire de Ban Ki-moon devrait donc pouvoir rentrer sans souci à Abidjan, après sa visite à Abuja, au Nigeria, où il participait à un sommet extraordinaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Cette organisation sous-régionale africaine a exhorté Laurent Gbagbo à «rendre le pouvoir sans délai» et suspendu la Côte d’Ivoire, l’un de ses 15 membres.

Sur le terrain, l’ONU a commencé à retirer son personnel non essentiel, soit 460 personnes, «du fait de la situation sur le plan sécuritaire». Elle refuse toutefois de parler d’«évacuation». Ces civils vont être «relogés» en Gambie. L’Onuci dispose de 9150 Casques bleus et policiers et d’environ 1500 employés civils, dont un tiers seulement de ressortissants internationaux. La priorité, assure une source spécialiste du maintien de la paix, c’est la protection des civils: «Nous sommes dans une logique de renforts militaires et pourrions déployer des centaines de troupes supplémentaires dans les jours qui viennent.»