Anarchie sanglante en Somalie, génocide au Rwanda, nettoyages ethniques en Bosnie, guerre d’indépendance au Kosovo et au Timor oriental, invasion américaine en Afghanistan et en Irak: comme responsable des opérations de maintien de la paix, puis comme secrétaire général de l’ONU (de 1997 à 2006), Kofi Annan a vécu en première ligne la plupart des conflits de l’après guerre froide. Toujours actif dans plusieurs fondations, dont une à son nom basée à Genève, il continue à oeuvrer sur la scène internationale dans les domaines de l’aide au développement, de la défense des droits de l’homme et de la résolution de conflits. A l’occasion de la sortie de son autobiographie en français*, il revient sur son parcours et la guerre de Syrie.

Le Temps: Un secrétaire général des Nations unies, cela possède combien de divisions?

Kofi Annan: Le secrétaire général n’a pas d’armée ou de troupes à sa disposition. Mais il a le pouvoir de prendre la parole et d’être écouté, ce que les Américains appellent le «bully pulpit». Il peut donc espérer exercer une certaine influence sur les événements. Cette fonction permet aussi à son titulaire de travailler étroitement avec le conseil de sécurité des Nations unies pour conduire diverses actions face à certains problèmes. Elle lui donne enfin la possibilité de prendre des initiatives, qui peuvent ensuite être acceptées ou non par les Etats membres.

– Quelles ont été vos principales réalisations à ce poste?

– Je suis heureux d’avoir contribué à la création du Fonds global contre le HIV, la malaria et la tuberculose, d’avoir émis des recommandations qui ont mené à l’établissement des objectifs du millénaire pour le développement et d’avoir promu la notion de responsabilité de protéger. Cette idée signifie que les Etats ont la responsabilité de protéger leurs populations du génocide ou de crimes contre l’humanité. Mais elle veut aussi dire qu’à partir d’un certain degré d’horreur la responsabilité d’intervenir devient l’affaire de tous.

– Comment cette notion s’est-elle imposée?

– Le débat existait depuis longtemps. Et certains d’entre nous ont accompli un long voyage pour en arriver là. Dans mon cas, ce fut un parcours très douloureux à travers la Somalie, le Rwanda, la Bosnie et toute l’expérience yougoslave jusqu’au Kosovo. Chaque fois qu’une tragédie de ce type survenait, nous nous disions «jamais plus». Mais cela recommençait. Alors, nous avons fini par nous demander quelle action concrète supplémentaire nous pouvions imaginer pour contribuer à changer la situation. Pendant mon discours devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 1999, j’ai soulevé la question: j’ai demandé quelle attitude devait adopter la communauté internationale lorsqu’elle se trouve confrontée à ce genre de circonstances. Je souhaitais que les Etats membres y réfléchissent. Le Canada m’a alors suggéré de créer une commission pour étudier la question. Or, la commission a réalisé un bon travail. Elle a publié un rapport intéressant deux ans plus tard. Certaines personnes considéraient alors que le moment était venu d’avancer. Mais j’ai estimé que le temps n’était pas encore venu, que les Etats membres n’étaient pas prêts et qu’il valait mieux distribuer très largement le document et attendre le bon moment pour passer à l’action. Ce moment s’est présenté en 2005. J’ai alors proposé aux Etats de se prononcer et le principe a été adopté.

– C’est une des latitudes du secrétaire général de pouvoir parfois «donner du temps au temps»...

– Effectivement. Comme souvent, cela a été un long processus. Je me souviens que lorsque j’ai émis cette idée en 1999, nombre d’Etats ne l’aimaient pas. Certains se montraient même très nerveux à son propos. Le président algérien Bouteflika a expliqué de manière éloquente, au nom d’un groupe d’Etats, que c’était là un feu vert donné aux grandes puissances pour interférer dans les affaires intérieures d’autres pays. Finalement, ça a marché. Mais si j’avais essayé avant, je ne suis pas sûr que cela se serait terminé aussi bien.

– Quels ont été vos principaux échecs au poste de secrétaire général?

– L’un de mes échecs les plus douloureux a été notre incapacité à empêcher la guerre en Irak. Mon impression est qu’elle représentait une erreur et qu’elle aurait pu être évitée si nous avions permis aux inspecteurs en désarmement d’accomplir leur travail. Mais nous avons échoué. Et nous voyons aujourd’hui le résultat. Ce n’est pas faute d’avoir travaillé très dur. Mais quand les Etats-Unis ont compris qu’ils ne recevraient pas l’aval du conseil de sécurité, ils se sont lancé unilatéralement dans l’aventure.

– Que peuvent faire aujourd’hui les Nations unies face à une crise aussi grave que la guerre actuelle en Syrie?

– Quand nous parlons ici des Nations unies, à quoi pensons-nous? A l’organisation du palais des nations? A l’organisation en son quartier général new-yorkais? Non. Nous parlons des Etats membres, qui ont le pouvoir, qui ont les moyens. L’ONU est aussi forte que ses membres veulent bien l’être. Quand vous vous trouvez dans une situation où les Etats membres, pour une raison ou une autre, ne veulent pas agir et où les Nations unies n’ont pas les moyens d’intervenir de manière indépendante, rien ne se passe. Les Syriens, hommes, femmes et enfants, traversent des circonstances terribles. Beaucoup sont réfugiés. D’autres sont déplacés et affrontent quotidiennement le défi de survivre, à savoir de trouver de la nourriture ou des soins médicaux. J’ai vu des chiffres indiquant que l’an prochain deux tiers de la population pourraient être affectés par la guerre. Il faut se demander: que fait la communauté internationale? que peut-elle faire? comment en sommes-nous arrivés là? et où allons-nous maintenant?

– Quelles solutions se présentent-elles?

– Je pense que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ramener les parties à la table des négociations ici à Genève. Je sais: nous entendons parfois des remarques et des promesses qui peuvent donner l’impression qu’une intervention militaire est susceptible de sauver les Syriens. Mais, pour ce que je sais, une telle volonté n’existe tout simplement pas. Nous devons donc nous concentrer sur la recherche d’une solution négociée et pacifique et l’établissement d’un régime qui protégerait les intérêts de toutes les communautés. Jusqu’ici nous n’y sommes pas parvenus. Les Syriens sont divisés. Et le Conseil de sécurité qui porte la responsabilité particulière et historique de préserver la paix l’est tout autant. Les Américains et les Russes sont en train de rapprocher leurs positions cependant. Le jour où le conseil de sécurité parlera d’une seule voix, il aura une énorme influence. Si ses membres veulent aider les Syriens, ils doivent se mettre d’accord entre eux, puis inviter les Etats de la région à rallier les discussions, et ce quel que soit le camp qu’ils soutiennent. Les acteurs en présence ont des intérêts en commun et s’ils se montrent incapables de travailler ensemble ils vont tout perdre. Pour le moment, les gouvernements poursuivent leurs propres intérêts nationaux ou autres. Et ce sont les Syriens, les pauvres Syriens, qui en paient le prix. Nous ne devons pas accepter qu’une telle situation se perpétue.

– De quels intérêts communs parlez-vous?

– Personne ne souhaitent l’explosion de la mosaïque syrienne. Or c’est ce qui se profile aujourd’hui. Les Etats ont par conséquent tout intérêt à trouver le moyen de coopérer afin de résoudre le problème, y compris en cette phase tardive du conflit.

– A lire votre autobiographie, le conseil de sécurité s’est rarement révélé capable de peser sur les conflits récents...

– En, Irak, le Conseil de sécurité a pris les décisions qu’il fallait. Mais quand les Etats-Unis et le Royaume-Uni se sont rendus compte que leur projet de résolution n’obtiendrait pas les voix nécessaires, ils ont décidé de ne pas en tenir compte et sont partis en guerre. Sur d’autres dossiers, le conseil s’est montré incapable de prendre la moindre décision. Cela a été le cas sur la Syrie. Là, les divisions au sein du conseil ont été misérables. Le manque d’unité a conduit à la mort d’innombrables personnes. Personne ne peut défendre un tel gâchis.

– Quelles sont les principales causes d’insécurité dans le monde?

– Depuis plus de dix ans, depuis le 11 septembre, une grande partie du monde a tendance à considérer que la source principale de l’insécurité est le terrorisme. Mais notre sentiment du danger dépend de notre situation. C’est l’un de ces problèmes qui varie selon le point de vue. Dans un pays où vous n’avez rien à manger, la menace est la faim. Dans une région en guerre, c’est la violence. Si vous êtes un Américain présent à New York le 11 septembre, c’est le terrorisme. Et aujourd’hui en Ukraine, si vous demandez aux gens quelle est leur principale source d’insécurité, ils vous donneront encore une autre réponse: l’instabilité gouvernementale. Cela dit, il existe aussi des menaces universelles. Avant de quitter le poste de secrétaire général, j’ai nommé un grooupe de sages, hommes et femmes, en leur demandant de rédiger un rapport sur la question. Le document a répertorié six dangers universels: guerre internationale et guerre civile, armes de destruction massive, crime organisé, dégradation de l’environnement, etc.

– Quelles réformes pourraient aujourd’hui renforcer l’ONU?

– Une réforme du conseil de sécurité. La structure actuelle de cette instance est basée sur la réalité géopolitique de 1945, soit de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Or, les temps ont beaucoup changé. Le conseil de sécurité ne peut plus prétendre être représentatif. Il est devenu impératif de l’adapter à la réalité d’aujourd’hui. Comment peut-on expliquer au monde que l’Amérique latine n’a pas un seul siège permanent, que l’Inde qui compte environ un cinquième de la population mondiale n’en ait pas non plus et que l’Afrique et ses 54 pays n’en ait pas davantage, alors que l’Europe en possède trois. Les cinq membres permanents actuels ne vont jamais renoncer à leur veto. Mais il faudrait au moins réformer le conseil pour que d’autres pays aient une grande influence autour de la table. Un pays comme le Togo peut aujourd’hui s’y asseoir. Mais ce serait autre chose d’avoir de manière permanente des pays comme le Brésil, l’Afrique du Sud, le Nigéria ou l’Indonésie. Si nous voulons amener les pays émergents à coopérer, nous devons leur ménager une plus grande place. Les Etats qui ont aujourd’hui la majeure influence doivent décider à quelle part de pouvoir ils sont prêts à renoncer pour améliorer la coopération et éviter une possible concurrence destructrice. Mais cette tâche s’annonce ardue. Il y a deux choses auxquelles les gens ont beaucoup de peine à renoncer: les subsides et les privilèges.

*«Interventions - Une vie dans la guerre et dans la paix», de Kofi Annan, éditions Odile Jacob, Paris, 2013, 405 pages.