Quelques milliers d'étudiants iraniens protestent depuis six jours dans l'enceinte de leur université contre la condamnation à mort d'un intellectuel réformateur par des religieux conservateurs. Cela paraît dérisoire en comparaison des émeutes de juillet 1999. A l'époque, 20 000 étudiants avaient envahi les rues du sud de Téhéran pour protester contre la fermeture d'un journal réformateur et l'attaque de leurs dortoirs par la police. Mais la situation en Iran est trop tendue et le moment trop délicat pour que cette nouvelle ne retienne pas toute notre attention.

Dans un discours en juillet dernier à Hamedan, l'activiste politique et intellectuel Hashem Aqhajari a estimé que chaque génération avait le droit de faire sa propre interprétation du Coran, et que les fidèles n'étaient pas obligés de suivre aveuglément les membres du clergé, ces derniers n'étant pas d'essence divine. La justice, un bastion ultraconservateur, l'a condamné à mort le 6 novembre pour apostasie. Techniquement parlant, la colère des étudiants ne représente pas la moindre menace pour le régime. Le guide suprême Ali Khamenei a laissé entendre qu'il allait faire appel aux «forces du peuple», c'est-à-dire aux bassidji, redoutables milices islamiques qui se considèrent comme ses propres enfants. En 1999, ils avaient très efficacement maté les étudiants, appuyés par les autres corps répressifs du régime, comme les Gardiens de la Révolution.

Une troisième force

Il n'empêche, les conservateurs jouent avec le feu. En 1999, la population n'avait pas suivi les étudiants, qui furent aussi lâchés par leur héros d'alors, le président Khatami. Cette fois, cela pourrait être différent. D'une part, les étudiants n'ont rien obtenu en échange de leur patience et n'ont par conséquent rien à perdre. La répression de leur mouvement fut suivie de violentes offensives contre la presse réformatrice (2000) et contre l'opposition laïque (2001). D'autre part, le président Khatami semble acculé à un comportement plus courageux qu'à l'époque. Sa popularité est en chute libre (43% contre 75% à l'époque) et ses résultats concrets sont bien maigres, après cinq ans de pouvoir. Il a d'ailleurs critiqué le verdict contre Hashem Aqhajari.

De fait, le président est en train de jouer son va-tout. En août, il a déposé deux projets de lois explosifs au parlement. Le premier vise à limiter le pouvoir du très conservateur Conseil des gardiens, qui filtre les candidats à chaque élection et invalide systématiquement les lois adoptées au parlement. Le second a pour but de renforcer ses propres prérogatives présidentielles, grâce à un mécanisme lui permettant de dénoncer les violations de la Constitution (ce que font en permanence des organes conservateurs du régime comme la télévision, les Gardiens de la Révolution, la Justice, etc.). Et cette fois, le président menace: si ces lois sont bloquées par le Conseil des gardiens, il organise un référendum national à leur sujet. Et si le Guide suprême s'oppose au référendum, il démissionnera. Tel est le message qu'il fait discrètement passer par ses conseillers.

Les étudiants qui protestent ces jours à l'université tentent d'éviter toute provocation pour durer au moins jusqu'au 7 décembre, leur «journée nationale». Pour le régime, le danger est évidemment qu'avec le temps se joigne au mouvement la fameuse «troisième force», celle qui ne croit ni aux réformateurs, ni aux conservateurs, mais souhaite seulement la fin du système islamique. Cette troisième force n'attend elle aussi qu'un prétexte pour se manifester. L'an dernier, elle avait utilisé les matches qualificatifs de la Coupe du monde de football pour envahir les rues de Téhéran et hurler des slogans hostiles au Guide suprême, en comparaison desquels le courageux Hashem Aqhajari passe pour un partisan du système.