«Je n’aime pas trop le terme d’objectivité journalistique. Je lui préfère l’honnêteté intellectuelle»: au téléphone, Eugénie Bastié répond comme elle le fait sur les plateaux de radio ou de télévision, dont elle est devenue ces dernières années une habituée: de manière posée, très polie, sans animosité, mais avec quelques cibles bien identifiées.

Pas question, pour celle que quelques commentateurs français affublent volontiers du qualificatif de «réactionnaire», de se laisser prendre au piège de cette caricature. L’intéressée, collaboratrice des pages Débats et Opinions du Figaro, continue de s’affirmer «résolument journaliste», soucieuse «d’empathie» vis-à-vis de ses interlocuteurs.

Elisabeth Lévy, la tonitruante directrice du mensuel conservateur et polémique Causeur, qui lui permit de faire ses premiers pas dans la presse en 2015, ne lui a pas (encore) transmis son goût des tirades venimeuses: «J’ai mes propres convictions, mais ce livre traduit surtout ma volonté de comprendre comment la France intellectuelle en est arrivée là, dans cette société du «clash» qui remplace la confrontation d’idées par le choc des formules assassines devant les caméras.»

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Ses cibles, pourtant, ne sont pas ménagées. Dans La Guerre des idées (Ed. Robert Laffont), son dernier essai, l’ancienne militante de la Manif pour tous, toujours hostile à la filiation homosexuelle, pulvérise celui que certaines universités progressistes américaines encensent: le romancier et auteur de théâtre Edouard Louis, porte-voix de la gauche radicale.

Attaque revendiquée

«La plupart de leurs apports théoriques étant nuls et non avenus, leur importante médiatisation en dit long sur l’hégémonie totale de la sociologie critique dans le champ des sciences sociales», écrit-elle à propos d’une récente tournée de celui-ci, aux Etats-Unis, aux côtés de Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie, autres ténors, en France, de la gauche de la gauche.

L’attaque est revendiquée. Fille de famille bourgeoise, à l’aise dans son éducation catholique et les valeurs qui vont avec, moderne mais convaincue que le classicisme donne le ton de l’avenir, Eugénie Bastié se veut l’héritière d’une France enracinée que les Anglo-Saxons n’ont jamais comprise: «La radicalité politique plaît de l’autre côté de l’Atlantique. Le New York Times encense le syndicat étudiant UNEF, alors que sa représentativité est de plus en plus faible. Cette gauche américaine analyse tout à travers la problématique identitaire. Ce qui lui permet d’éviter le constat sociologique des inégalités qu’elle a tout simplement renoncé à réduire.»

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Conservatrice. Le mot lui plaît. Née en novembre 1991 dans le sud-ouest de la France, élève douée d’un lycée privé catholique qui ne lui a pas fait perdre le goût de la fête et lui a inculqué celui de l’ambition, cette provinciale «montée» à l’assaut de Paris a compris qu’au pays de la révolution permanente la «réaction» et la nostalgie sont des valeurs sûres.

«Survie du gauchisme culturel», «Boycotts, censure, judiciarisation: un nouveau sectarisme»… Les titres des chapitres de son ouvrage disent la colère de voir la scène intellectuelle française kidnappée par l’entre-soi gauchiste et politiquement correct. Eugénie Bastié a un trait commun avec les «gilets jaunes»: elle peste contre une France dénaturée par des élites académiques trop complaisantes et paresseuses, dont elle est l’observatrice sans en être membre.

«Tout s’explique par son cursus, juge un de ses confrères d’un grand quotidien parisien. Il lui manque ce «graal» qu’est, en France, une agrégation ou, encore plus, un passage à l’Ecole normale supérieure. Il y a un peu d’Eric Zemmour en elle, sans le poison de la xénophobie. Eugénie, c’est la surdouée de province, hétérosexuelle et méritocrate, qui frappe à la porte d’une élite parisienne qu’elle estime dévoyée et clanique.»

«Mandarins de la pensée»

Le meilleur résumé de sa posture est le premier paragraphe de son ouvrage. Avec force narrative, l’essayiste raconte la fameuse rencontre entre Emmanuel Macron et une brochette d’intellectuels français le 18 mars 2019 au palais de l’Elysée, dans le cadre du «grand débat national» censé répondre à la crise des «gilets jaunes». Retransmise par France Culture, la discussion s’éternise. Les «paupières tombent». Les «mandarins de la pensée» sont épuisés par ce «tunnel de questions-réponses qui s’éternise au bout de la nuit», mené par un président «ivre de sa parole» qui «enchaîne les monologues».

Eugénie Bastié est encore, grâce à sa jeunesse, sur le seuil de cette éternelle société de cour qu’est la France. «La raison est la faculté qui juge toutes les autres», argumentait Germaine de Staël en 1799, dix ans après le tsunami de la Révolution française. Le parallèle fonctionne. Madame de Staël, fille du banquier genevois et ministre des Finances de Louis XVI Jacques Necker, haïssait la France avilie par la soif de sang des jacobins, avant de pourfendre l’appétit insatiable de pouvoir de Bonaparte devenu empereur. Conservatrice. Raisonnable. Mais aussi séductrice et intrigante, prenant dans les mailles de son filet sur les bords du Léman le libéral (et souvent naïf) Benjamin Constant.

Eugénie Bastié a du Madame de Staël en elle: amoureuse de la société de demain à condition qu’elle ressemble à celle d’hier.


Profil

1991 Naissance à Toulouse.

2013 Participe à la Manif pour tous.

2014 Diplôme de Sciences Po Paris.

2015 Entre au «Figaro».

2016 Publie «Adieu mademoiselle. La défaite des femmes» et, deux ans plus tard, «Le Porc émissaire. Terreur ou contre-révolution» (les deux aux Ed. du Cerf)


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